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Thierry Bontour : « Je n'ai jamais connu une récolte aussi hâtive »

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Thierry Bontour : « Je n'ai jamais connu une récolte aussi hâtive »

Exploitant agricole à La Chapelle-Moutils, commune dont il est également le maire, Thierry Bontour est le président de la Chambre d'agriculture de Seine-et-Marne. Proche des agriculteurs du département, il retrace le bilan catastrophique des récoltes en 2016 et les perspectives que laissent entrevoir celles de cette année. Il revient également sur la visite de Stéphane Travert, le ministre de l'Agriculture, venu en Seine-et-Marne lancer la fête des moissons.

Tout d'abord, revenons rapidement sur la campagne 2016…

2016 a été une année totalement atypique. Nous avons affronté des conditions climatiques particulières, très différentes de la campagne 2017. Une fin du mois de mai très pluvieuse, avec des inondations et des cumuls de pluviométrie représentant plusieurs mois, et un mois de juin totalement couvert, sans ensoleillement, nous ont amenés à une récolte catastrophique, que je n'ai jamais connue durant ma carrière et c'est la quarantième moisson que je gère. La situation était inimaginable. Nous avons réalisé une demi-récolte qui a entraîné une perte très importante chez les exploitants. Le revenu a été largement négatif, perdant entre 400 et 500 euros par hectare. Les rendements ont été impactés sur toutes les cultures.

Quelles sont les grandes cultures en Seine-et-Marne ?

La Seine-et-Marne produit beaucoup de céréales avec 50 % de blé tendre, de l'orge, mais aussi du colza, du maïs et de la betterave. Il nous arrive d'avoir de mauvais résultats sur une ou deux cultures, mais d'autres viennent généralement compenser ces baisses de rendement. L'année dernière, c'est l'ensemble de la production qui a été impactée par les conditions météorologiques. La particularité de 2016, c'est que nous n'avons jamais eu le temps idéal au bon moment.

Les exploitants de Seine-et-Marne pratiquent-ils la polyculture ?

Oui, nous n'avons pas de monoculture dans le département. Les exploitations travaillent au minimum quatre ou cinq cultures, ce qu'on appelle en termes agronomiques l'assolement et la rotation. Ces cultures se succèdent sur une même parcelle. Par exemple, un colza sera suivi d'un blé, peut-être d'une orge, puis d'un maïs ou d'une betterave. Les blés et l'orge sont semés à l'automne et d'autres au printemps. Le cycle de végétation est différent. Vous avez également des cultures récoltées à l'automne, le maïs et la betterave notamment.

Ce bilan 2016 catastrophique a dû fragiliser les exploitations ?

Évidemment. Certains agriculteurs ont été contraints de réaliser des actifs, en vendant une partie de leur exploitation ou de leurs matériels. Économiquement, pallier une année comme celle de 2016 ne se raisonne pas simplement sur la campagne suivante. Pour illustrer l'ampleur du désastre, le résultat négatif enregistré l'année dernière est venu ternir tous les résultats positifs des dix dernières années. Il faut quatre ou cinq ans pour se remettre d'une telle situation, avec des incidences différentes pour les exploitants en début ou en fin de carrière.

Un certain nombre d'aides ont été apportées aux agriculteurs, notamment des reports d'échéances et des prêts à taux zéro. La Chambre d'agriculture a également apporté son soutien en termes de conseils aux exploitants. La récolte 2017 va donc aider à régler ce qui ne l'a pas été en 2016.

Où en est-on de cette récolte 2017 ?

La moisson a commencé fin juin. Je n'ai jamais connu une récolte aussi hâtive, avec, cette année, assez peu d'écarts entre le Nord et le Sud du département. Les blés commencent généralement à se récolter à partir du 14 juillet.

Côté rendements, nous allons enregistrer des disparités, une fois encore dues aux conditions météorologiques. Pour nous, le mauvais temps est une situation qui dure trop longtemps. Il faut des variations importantes. C'est ça un climat tempéré. Nous avons eu du gel et de la sécheresse en avril, avec des productions totalement anéanties en arboriculture et un impact plus limité sur le maraîchage et les grandes cultures. La pluviométrie a été plutôt disparate en mai. Les secteurs qui n'ont pas eu de précipitations à ce moment-là ont des rendements plutôt faibles et ceux qui en ont bénéficié ont un rendement qui entre dans la moyenne des cinq dernières années, 2016 mise à part, bien sûr.

Globalement, la qualité des produits est bonne, ce qui est un atout. En revanche, les cours mondiaux restent bas. Il y a en ce moment quelques interrogations sur la production américaine qui semblent se dissiper et l'Europe centrale est en pleine récolte. On ne voit donc pas d'éléments haussiers se profiler.

L'évolution des cours est-il vraiment catastrophique ?

Ces dernières années, nous avons eu des cours très fluctuants, qu'on ne connaissait pas auparavant. Le marché mondial, qui affronte une spéculation sur certaines cultures, notamment sur le blé, enregistre de bonnes années et des années où les cours baissent.

Les agriculteurs affrontent donc à la fois les risques climatiques et économiques. Nous travaillons sur la gestion de ces risques. Pour ce faire, nous aimerions avoir un système fiscal et des mécanismes financiers qui nous permettent de lisser ces fluctuations.

Avez-vous les premières évaluations des récoltes d'automne ?

Concernant les récoltes d'automne, nous sommes plutôt confiants. Les conditions météorologiques ont été assez bonnes. Il a plu au bon moment. Les betteraves et les maïs sont beaux. Sur d'autres cultures, plus anecdotiques, comme le chanvre, nous avons également de belles perspectives.

Combien y a-t-il d'agriculteurs sur le département ?

Nous avons 2 400 agriculteurs dans les secteurs des grandes cultures, de l'élevage, du maraîchage, de l'arboriculture… L'image d'Epinal veut que la Seine-et-Marne ne produise que du blé et des betteraves. La réalité est tout autre. Les betteraves ne représentent que 10 % des surfaces cultivées. Par exemple, le maraîchage est bien représenté, notamment au Sud de Melun, sur la plaine de Chailly-en-Bière. Autre particularité, notre département est le premier producteur de salades d'été en France. Nous avons également une bonne représentation de la transformation adepte des circuits courts et de la vente à la ferme, avec un drive fermier à Melun.

Nos exploitations sont très diversifiées avec un assez faible nombre d'éleveurs, une soixantaine d'exploitations laitières de haut niveau, et une production de qualité, puisque nous bénéficions de deux AOP, le brie de Meaux et le brie de Melun.

Stéphane Travert, le ministre de l'Agriculture, s'est dernièrement déplacé dans le département…

Oui, le ministre est venu lancer l'opération d'Agridemain autour de la Fête des moissons (lire en page 13). L'idée de ce mouvement qui regroupe les principaux partenaires du monde agricole est de communiquer vers le grand public, en organisant un rendez-vous festif chez l'exploitant, en fin de récoltes, pour faire découvrir ses matériels, expliquer ses techniques culturales, présenter ses résultats de l'année…

Nous avons aussi profité de la venue de Stéphane Travert dans le département pour organiser un rendez-vous professionnel, plus politique, avec les organisations professionnelles.

Quels messages souhaitez-vous faire passer au Gouvernement ?

Les agriculteurs demandent au Gouvernement de les laisser entreprendre. Aujourd'hui, nous sommes submergés de normes à travers une surtransposition de la réglementation européenne. Nous sommes ainsi en rupture de concurrence avec nos confrères européens, en affrontant les mêmes cours mondiaux. Des produits arrivent sur le marché international sans le niveau de qualité que les Pouvoirs publics français exigent de nous.

Il y a également les mesures que j'évoquais tout à l'heure autour du résultat des entreprises et de la gestion des risques. Nous attendons des outils nous permettant de capitaliser, sans être taxés, les années où les rendements sont bons, pour mieux supporter les mauvaises récoltes. Nous souhaitons également une fiscalité qui tienne compte du réinvestissement dans l'entreprise.

Voilà les grands axes, en renouvelant le vœu de voir l'agriculture considérée comme un grand acteur économique. Je vous rappelle qu'en 2016, qui a été catastrophique, l'agriculture a apporté un excédent à la balance commerciale de l'ordre de 10 milliards d'euros, ce qui n'est pas rien. On parle beaucoup de l'aéronautique et sans doute pas assez de l'agriculture. C'est dommage.

Par ailleurs, il ne faut pas que nos concitoyens opposent les types de culture et les modes de production. Il y a les circuits courts, le bio, l'agriculture intégrée, raisonnée… Tout cela constitue un tout économique essentiel.

N'oublions pas non plus que le bio a un prix et que tout le monde n'a pas la capacité financière d'accéder à ces produits. Il faut savoir qu'une grande partie de la consommation se fait hors domicile, notamment pour ceux qui sont au travail. Il y a là aussi du travail à faire. Avec le Conseil départemental, nous sommes sur une opération de construction de plateformes pour pouvoir alimenter l'ensemble des restaurations collectives des collèges. Nous sommes donc dans cette démarche de rapprocher le producteur du consommateur, en commençant par l'éducation des plus jeunes.

En Seine-et-Marne, y a-t-il de plus en plus d'exploitants qui se tournent vers le bio ou l'agriculture raisonnée ?

Nous constatons une évolution dans l'approche des techniques culturales et des pratiques des agriculteurs. Aujourd'hui, l'agrochimie n'est plus le seul credo. L'agriculture raisonnée est à présent adoptée par la plupart des exploitants. C'est d'abord le conseil et l'observation qui permettent de déclencher les différentes interventions. Il y a une meilleure connaissance des dégâts causés par les insectes, du suivi des maladies, du pilotage de l'azote. Nous devons apporter une certaine qualité à nos produits en prenant en compte la protection de l'eau. Les exploitants se tournent aussi vers l'agriculture biologique parce qu'il y a un marché. Que ce soit en grandes cultures ou en maraîchage, il faut être très fin technicien pour aller vers le bio, car il n'y a pas de correction possible, mis à part l'outil mécanique. Il y a aujourd'hui un créneau, avec une tendance des exploitants à se tourner vers ce type de culture un peu plus forte que les années précédentes.

Sur le marché, tous ces modes de production doivent cohabiter harmonieusement.

Nous avons la chance d'avoir pratiquement tout sur notre territoire. Il faut simplement réapprendre aux Français à consommer des produits de saison. Les meilleurs produits sont ceux qui se retrouvent dans l'assiette du consommateur quelques heures ou quelques dizaines d'heures après avoir été récoltés. La notion de circuit court et de contact avec le consommateur est un élément important qui se retrouve notamment dans la Fête des moissons. C'est pour les exploitants un moyen d'expliquer la manière dont ils produisent. Les blés sont, par exemple, produits pour des valorisations très précises en minoterie ou sur des variétés calibrées et stockées séparément pour obtenir le meilleur produit final, avec cette traçabilité qui existe aujourd'hui dans le monde des grandes cultures comme dans celui de l'élevage.

L'agriculteur prend également la mesure du numérique ?

Bien entendu, l'agriculteur est dans le numérique en permanence, notamment avec l'utilisation du guidage GPS qui nous permet de mettre juste ce qu'il faut d'engrais et de produits phytosanitaires à l'endroit où il faut. Le numérique s'invite également au niveau de la commercialisation des produits, puisque nous intervenons sur le marché mondial, mais aussi pour les exploitants qui optent pour les circuits courts avec des commandes sur internet de plus en plus courantes. Nous ne sommes donc pas exclus de cette mutation numérique, bien au contraire.

Et l'Europe dans tout cela ?

La Politique agricole commune (PAC) et sa nouvelle version à l'horizon 2020 nous préoccupent énormément. Bien entendu, nous ne sommes pas opposés à l'approche environnementale et à la protection des sols. L'activité agricole doit néanmoins conserver son caractère économique. Quand un exploitant vit de son métier sur le territoire, il fait aussi vivre le territoire. Nous devons également trouver un soutien à l'innovation vers de nouvelles approches culturales. La difficulté est maintenant la taille de l'Europe. Nous devons donc conserver un axe franco-allemand puissant, surtout en matière économique.




philippe CHARRESSON
Journaliste

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