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Sébastien Guérinot, président des JA 77 : « Nous n'avons aucune visibilité »

le - - Économie - Vie des entreprises

Sébastien Guérinot,  président des JA 77 :  « Nous n'avons aucune visibilité »
© MSM

Sébastien Guérinot, président des Jeunes Agriculteurs de Seine-et-Marne (JA 77), explique comment la profession peut faire face aux défis actuels, entre diversification, numérique et pression normative. De nouvelles solutions s'offrent aux néo-exploitants pour rentabiliser leur activité, dans un contexte peu propice à la stabilité.

Le rôle des JA consiste notamment à aider à rentabiliser une exploitation. Mais comment faire ?

Il est possible d'avoir recours à des leviers divers et variés. Certains reviennent à la vente en direct à la ferme. On parle aussi de diversification. Il s'agit souvent, dans l'exploitation, d'ajouter un pôle d'activité minoritaire, mais qui apporte un plus. Il ne faut pas penser que l'exploitation va changer complètement de direction.

Qu'entendez-vous exactement par “diversification”  ?

C'est souvent une diversification agricole. Je précise cela parce qu'il existe aussi le cas des “doubles-actifs“, c'est-à-dire des personnes ayant un second métier. La diversification va concerner, par exemple, la transformation à la ferme. Une personne qui produit des légumes va pouvoir investir dans une légumerie et vendre des produits déjà finis. C'est la même chose pour l'éleveur, qui peut transformer son lait. Il est également possible de faire de la prestation de services auprès des communes pour faire de l'entretien de voieries, ou auprès d'autres agriculteurs, en prêtant un équipement.

D'autres agriculteurs apportent de nouvelles cultures, un nouveau savoir-faire, de nouvelles filières, comme la filière chanvre ou miscanthus. L'objectif, c'est de trouver une niche pour sécuriser ses revenus, de se tourner vers d'autres pistes que l'agriculture traditionnelle. Aujourd'hui, les JA 77 tendent vers les 100 % d'installations aidées qui intègrent au moins une diversification, un regroupement ou à tout le moins une initiative permettant de sécuriser les revenus du jeune agriculteur.

Les exploitants se tournent aussi vers l'énergie verte, comme la méthanisation. Certains se convertissent à l'agriculture biologique. On trouve par ailleurs des regroupements d'exploitations.

Notre rôle est de mettre en lien ces jeunes exploitants avec d'autres agriculteurs qui ont réalisé le même type de projet. Cela leur permet de connaître leurs parcours, les difficultés rencontrées avec cette solution, son coût, et son temps de retour sur investissement.

Qu'est ce qui fait défaut concernant le revenu des agriculteurs ?

C'est justement la rentabilité. Nous sommes les plus performants au niveau de l'agriculture durable, mais cela à un coût en termes de normes à respecter. Au niveau, mondial nous n'avons pas forcément accès aux meilleurs marchés. Nous avons une série de “taxes vertes” assez pénalisantes et une fiscalité (comme pour toute entreprise) assez élevée par rapport aux autres pays européens. Nous avons des charges assez élevées que nous n'arrivons pas à répercuter sur nos ventes pour ensuite dégager des bénéfices élevés. Au niveau départemental, par exemple, si vous faites une moyenne sur cinq ans, en excluant 2 016 qui a été une année catastrophique, on atteint près de 200 euros de marge nette à l'hectare. Là-dessus, il faut que l'agriculteur investisse, se paie, cotise… Ce n'est pas suffisant.

Quel est la charge du foncier pour le nouvel exploitant ?

C'est difficile à dire, nous avons des cessions qui se font dans le cadre familial et d'autres qui se tiennent hors cadre familial. Les prix pratiqués ne sont pas les mêmes. Autre exemple : si un investisseur étranger vient acquérir du foncier, il va payer le double d'un agriculteur francilien. Il faut regarder au cas par cas.

La reprise d'exploitation peut aller jusqu'au million d'euros ?

Oui, sans achat de terre et hors cadre familial, le prix peut grimper jusqu'au million d'euros. Prenez l'exemple d'une exploitation de 300 hectares, avec une installation de stockage, du matériel récent et avec de bonnes terres. Le prix du tracteur peut atteindre les 100 000 euros. Il en faut deux ou trois dans une exploitation, sans compter le matériel qui y est attaché. Ce qui fait qu'effectivement les prix atteignent rapidement ces sommes-là.

La transmission est différente dans le cadre familial ?

Les liens de parenté font que le jeune agriculteur ne sera pas “plombé” par la cession qui sera moins chère, puisqu'il s'agit plus de transmettre le patrimoine d'une vie que de se concentrer sur des aspects pécuniaires. En termes de coût, si l'on prend un prix moyen, cela peut aller du simple au double selon que la cession se fait dans le cadre familial ou hors cadre familial.

Et dans le contexte actuel, pour rentabiliser une exploitation de plus d'un million d'euros, quelle que soit la surface, il faut au moins 35 ans.

Quelle est la situation en Seine-et-Marne ?

Une bonne majorité des cessions se fait dans le cadre familial. Hors cadre familial, on trouve quand même de jeunes fils d'exploitants, un voisin qui va reprendre l'exploitation. Nous avons rarement des jeunes qui sont extérieurs au milieu agricole, puisque c'est un gage pour le cédant que l'opération se déroule dans les meilleures conditions.

La cession dans le cadre familial est typique des plaines céréalières. Dans le Doubs, une région d'élevage, c'est complètement l'inverse. La plupart des cessions d'exploitations se fait hors cadre familial.

Qu'en est-il de la santé des différentes filières ?

Je ne veux pas tracer un tableau noir mais on ne trouvera pas d'activité qui sort du lot. Concernant les méthaniseurs par exemple, le retour sur investissement étant de 11 ans, nous n'avons pas assez de recul pour en juger. Sur la question des labellisations de nos produits, qui permettraient de tirer vers le haut telle out elle filière, nous en sommes également aux balbutiements.

Pour la partie céréalière, c'est très volatile. Par exemple, d'août à octobre, les prix avaient augmenté et dépassaient nos coûts de revient. Ils sont redescendus en deçà courant avril. L'orge de printemps (qui sert à faire de la bière et nécessite peu d'intrants), nous l'achetions en avril 140 euros la tonne, contre 200 euros à l'automne. Les prix varient beaucoup en fonction du contexte mondial. La Chine, un pays fermé qui ne communique pas ses chiffres, peut se mettre à acheter du jour au lendemain et pour une population considérable. Ces pays peuplés de plus d'un milliard d'habitants influent beaucoup sur les cours, quand on met en regard l'Europe et ses 400 millions d'habitants.

Et pour les autres filières ?

La filière betteravière est en grande difficulté aujourd'hui. Jusqu'à il y a deux ans, nous avions des quotas, des prix garantis auprès du producteur. Depuis, le marché s'est ouvert, et les betteraviers affontent la volatilité des prix, qui sont en-deçà des coûts de revient. Et la betterave est une culture qui nécessite plus de charge que de l'orge ou du maïs. Ces plantes étant plus fragiles, le cahier des charges est plus strict. Il faut être rigoureux dans le suivi technique. Ce qui fait que nous avons des sucreries qui ferment aujourd'hui et la filière est mise à mal.

Le lait va mieux, mais la situation reste tendue. Le maraichage est plus sensible aux incidents climatiques. Nous constatons que les conditions météo sont très variables.

J'en veux pour preuve qu'en cinq ans, toutes cultures confondues, j'ai battu à la fois les records en termes de hausse et de baisse dans chaque culture. A la baisse par exemple, j'ai dépassé les pires rendements depuis plus de 40 ans.

Ressentez-vous déjà les effets de la loi EGalim (loi du 30 octobre 2018 pour l'équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et une alimentation saine) ?

Pas réellement, puisque cette loi concerne surtout les produits finis. Les céréaliers et betteraviers ne vont pas tirer avantage de ces dispositions. Elles ne vont que très peu concerner la Seine-et-Marne.

Avez-vous pu tirer un avantage des solutions numériques ? De la robotique ?

Nous sommes passés à l'ère du numérique depuis 15 ans. Par exemple, la plupart des agriculteurs sont équipés d'un GPS. Nous sommes plus performants. Nous arrivons, notamment, à cartographier un terrain et à connaître son rendement par rapport au taux de chlorophylle présent dans la plante. Certains outils (matériels connectés, caméras, drones…) nous permettent d'éviter le doublement de phytosanitaires, ou encore d'effectuer des analyses comparatives. Je prendrai mon propre exemple. Le plus gros poste de dépenses sur la ferme est l'engrais, bien qu'il y en ait peu. Le localiser de façon précise sur les parcelles me permet d'en mettre moins et mieux.

Malgré tout, ces solutions coûtent de l'argent. Nous savons qu'il y a une volonté de les développer pour nous aider à réduire les intrants. C'est quelque chose que nous demandons. Notre intérêt est économique avant d'être écologique, mais les deux sont liés.

Concernant la robotique, les maraichers, par exemple, s'équipent de robots-bineurs avec des panneaux solaires qui font le travail ingrat d'arracher l'herbe dans les champs. Cela permet d'éviter ces tâches pénibles et répétitives. Et pour couper court à une idée reçue, je rappellerai qu'en agriculture 60 000 emplois sont non pourvus, dont 10 000 CDI. Donc, nous ne supprimons pas d'emplois au contraire, nous manquons de main d'œuvre.

Comment abordez-vous la période à venir ?

Ce qui nous inquiète au niveau économique, c'est que nous n'avons aucune visibilité. Nous n'avons aucune information concernant la prochaine PAC qui sera en vigueur à horizon deux à trois ans. Il est donc difficile d'aller voir son banquier dans cette situation. Le Gouvernement peut, du jour au lendemain, nous dire de retirer le glyphosate. Ce n'est pas un problème pour moi, je peux travailler sans. Mais certains exploitants ne peuvent pas s'en passer du fait de la configuration de leurs terres. Ils ont élaboré un mode de fonctionnement, puis se sont équipés en conséquence ;
d'un seul coup, on leur dit arrêtez et débrouillez-vous. Si vraiment le consommateur et l'Etat ne veulent plus de tel ou tel produit, soit, mais que nous ne soyons pas la variable d'ajustement. On nous ajoute des difficultés, mais sans nous donner les moyens de les affronter. Peu importe le cap qui nous sera donné, l'essentiel c'est que nous puissions gagner notre vie.

Comment se profilent les prochaines récoltes ?

Les cultures d'automne ont déjà souffert du déficit hydrique. La profession attend avec impatience que la pluviométrie annoncée arrive rapidement, avant que les cultures semées au printemps soient impactées également. On ne peut pas donner de chiffre concernant l'impact de cette sécheresse, l'epiaison (sortie des épis de la gaine de la plante) ne fait que commencer, mais nous savons que la pluie est nécessaire lors de cette étape.




Quentin CLAUZON
Journaliste

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