Fermer la publicit�
Journal d'information et d'annonces légales de Seine-et-Marne

Philippe Lamarque : "la filière de construction en chanvre est mature"

le - - Actualité - Grand témoin

Philippe Lamarque : "la filière de construction en chanvre est mature"
© DR

Philippe Lamarque est architecte et président de Construire en chanvre Île-de-France. Il s'était indigné à l'occasion de l'inauguration de 10 hectares de plantations sur l'écoquartier Woodi, à Melun, rappelant que la filière construction manquait de débouchés concrets. « Il ne s'agit pas d'un matériau d'avenir, c'est le matériau d'aujourd'hui », avait-il souligné, indiquant que le chanvre pourrait être exploité localement au lieu d'être exporté. Expliquant les avantages de l'utilisation de ce matériau biosourcé pour la construction, Philippe Lamarque rappelle que les « démonstrateurs » ne sont pas suffi sants. Des projets concrets sont nécessaires pour véritablement lancer la construction en chanvre en Île-de-France, dont le coût pourrait baisser grâce à la préfabrication.

D'où vient votre intérêt pour le chanvre ?

J'ai depuis l'origine axé mon activité sur les problématiques d'éco-construction. Installé à Bordeaux, puis à Paris et aujourd'hui en Seine-et-Marne, ce tropisme ne m'a pas quitté. En 2006, nous avons répondu avec un groupement d'agriculteurs à une étude (initiée par Marie Richard, alors maire de La- Ferté-sous-Jouarre et vice-présidente de la Région) sur ce que recouvrait la notion d'écoconstruction.

Nous avons orienté ce groupement vers le chanvre, une production qui nous paraissait adaptée aux problématiques du bâtiment. Ce groupement se nomme aujourd'hui Planète Chanvre et regroupe 12 agriculteurs. Il s'agit à la fois d'une association de promotion de la fi lière et d'une usine de défi brage (chanvrière), qui recouvre un bassin d'une centaine de chanvriers pour 1 200 hectares de production (allant de l'Oise jusqu'aux confi ns de la Seineet- Marne).

En 2012, l'association Gatichanvre s'est lancée sur le même principe (un regroupement de six agriculteurs), mais avec un mode de fonctionnement quelque peu différent (elle est encadrée par le PNR du Gâtinais). Quelque 800 hectares approvisionnent l'usine située en Essonne. La Région Île-de- France est de fait la seule à posséder deux chanvrières.

Quel est le rôle de l'association Construire en chanvre ?

Construire en chanvre réunit depuis 1998 tous les industriels du chanvre, des liants (chaux), les professionnels du bâtiment, avec pour objectif de sécuriser la construction en chanvre. Elle a permis de redynamiser la culture du chanvre en développant des techniques de construction, comme celle du béton de chanvre (qui utilise la chènevotte, le bois de la plante, aggloméré avec de la chaux et de l'eau). Ce matériau biosourcé permet de réaliser des façades isolantes (mais il ne s'agit pas d'un élément porteur).

Construire en chanvre a notamment pour mission de valider les couples liant/chènevotte (les chaufourniers vérifi ent que leurs différentes chaux s'allient bien avec les différentes chènevottes produites par les chanvriers, selon des exigences données, notamment en matière de résistance thermique). L'association a développé sur cette base des règles professionnelles d'utilisation.

Par ailleurs, elle anime et représente la filière au niveau national. En 2015, elle s'est rendue compte qu'il y avait beaucoup d'activité à gérer au niveau régional et qu'il serait opportun de créer

une organisation plus proche des territoires. C'est ainsi qu'est née Construire en chanvre Île-de-France, que je préside, qui a pour mission de développer localement ce mode constructif et de référencer les acteurs locaux. Initialement, notre siège social était situé au sein de la mairie de Coulommiers. Nous avons déménagé pour rejoindre la mairie de Melun, la ville-préfecture bénéficiant d'une position centrale vis-à-vis de Milly-la-Forêt (Gâtichanvre) et Aulnoy (Planète Chanvre).

Lors de votre intervention à l'occasion de l'inauguration de 10 hectares de plantations sur l'écoquartier Woodi, vous évoquiez le manque de débouchés concernant la construction. Qu'en est-il ?

Dans le milieu de la construction, le béton de chanvre reste cantonné au domaine du démonstrateur. Il n'y pas eu de massification de la commande et le débouché est en panne. Quelques logements sont concernés, mais cela reste du confetti sur le territoire. La raison est principalement à rechercher au niveau de la réglementation actuelle, qui n'est pas favorable aux matériaux biosourcés. En effet, la RT 2012 ne valorise principalement que la résistance thermique des matériaux (isolation l'hiver), et non peu l'inertie (confort en été). Or, cette dernière atteint 10 heures pour le béton de chanvre, contre 15 minutes pour de la laine de verre par exemple. Si le béton de chanvre est un climatiseur naturel, il est aussi un tampon hydrique sans comparaison. Il permet d'amortir de manière passive les variations de température et d'hygrométrie. Pour obtenir une température de 21 °C équivalent à un bâtiment conventionnel, il ne serait nécessaire de régler le thermostat que sur 18 °C. L'air étant moins humide, la sensation de fraîcheur diminue.

Deux études sont en cours pour valider cela sous la forme d'un moteur de calcul, qui sera connexe à celui de la RT 2012 pour prendre en compte ces éléments. Mais tant que cela n'est pas fait, c'est un handicap considérable qui freine l'accès au marché de la construction pour nos matériaux.

Classiquement la promotion immobilière privilégie logiquement le ratio coût le plus bas à performance théorique équivalente. Or, dans un calcul thermique qui ne prend pas en compte ces données hygrothermiques ou de stockage carbone, les matériaux biosourcés sont disqualifiés.

Quels sont les contre-arguments que vous rencontrez ?

On va notamment trouver la résistance au feu des matériaux biosourcés. Les derniers tests grandeur nature fait au CERIB (Centre d'études et de recherche de l'industrie du béton) ont montré que la résistance au feu des murs à ossature bois avec remplissage béton de chanvre approche les 3h30. Cela fait tomber un mythe qui est que ces matériaux sont faiblement résistants au feu, la réalité est tout à fait l'inverse.

Quid du surcoût que vous évoquiez ?

Il est de l'ordre de 3 % à 10 % par rapport aux matériaux conventionnels (parpaings, laine de verre, VMC double flux). En réalité ce surcoût est dû au fait qu'il n'y a pas de massifi cation des procédés. La filière étant restreinte à une certaine confi dentialité, nous ne pouvons pas lutter contre une laine de verre à 12 euros le mètre carré. Et cela restera une réalité tant que nous n'arriverons pas à massifi er les chantiers, tous les autres arguments sont fallacieux.

Quels sont les autres avantages de cette matière ?

ne concurrence pas la culture vivrière, c'est une culture de rotation (plantée en avril et récoltée en septembre). Après le traitement par les chanvrières, la quasi-totalité de la plante est utilisée : la graine est vendue pour l'oisellerie, la pisciculture, ou encore l'alimentation humaine. La fi bre (qui servait à faire des cordages au XVIIe siècle) « industrielle » est utilisée dans l'industrie automobile, mais aussi dans l'industrie du bâtiment en « deuxième transformation ». Elle devient de l'isolant classique pour remplacer avantageusement la laine de verre puisqu'elle ne présente pas de risques pour la santé ; elle accepte l'humidité et son tassement est moindre, voire inexistant. Enfi n, la chènevotte, le bois de la plante, est utilisé pour faire des paillis (une grande part des jardins publics sont paillés avec du chanvre), de la litière animale (centres équestres

Le béton de chanvre étant un bon tampon hydrique, les bâtiments de logement n'ont généralement pas besoin de VMC double flux, une VMC simple fl ux suffi t. C'est une économie immédiate pour le promoteur et un gain pour les occupants, concernant l'ingénierie intérieure et l'entretien. Le coût global connait dès la première année un différentiel extrêmement positif. Les occupants ont moins besoin de chauffer, pour un sentiment de confort plus grand.

En termes de recyclage, lors de la fin de vie du bâtiment, la construction chanvre sera toujours meilleure que la méthode conventionnelle. Malheureusement la promotion privée reste moins sensible à ces aspects que les opérateurs du logement social. L'essentiel des débouchés à forte valeur ajoutée concernent aujourd'hui la fibre industrielle. Cette création de valeur est aussi un moyen pour les exploitants agricoles de voir l'horizon de la fi n de la PAC avec plus de sérénité.

Le chanvre ne concurrence pas la culture vivrière, c'est une culture de rotation (plantée en avril et récoltée en septembre). Après le traitement par les chanvrières, la quasi-totalité de la plante est utilisée : la graine est vendue pour l'oisellerie, la pisciculture, ou encore l'alimentation humaine. La fibre (qui servait à faire des cordages au XVIIe siècle) « industrielle » est utilisée dans l'industrie automobile, mais aussi dans l'industrie du bâtiment en « deuxième transformation ». Elle devient de l'isolant classique pour remplacer avantageusement la laine de verre puisqu'elle ne présente pas de risques pour la santé ; elle accepte l'humidité et son tassement est moindre, voire inexistant. Enfin, la chènevotte, le bois de la plante, est utilisé pour faire des paillis (une grande part des jardins publics sont paillés avec du chanvre), de la litière animale (centres équestres), et bien sûr du béton de chanvre.

Elle est également favorable aux circuits-courts et à l'écologie ?

La production de chanvre est écologique, elle ne nécessite pas de pesticides, ni d'intrants, et la plante pousse sans irrigation. Elle est aussi favorable à la diversité écologique (les insectes ne sont pas combattus, les feuilles n'étant pas utilisées). La transformation du chanvre est également écologique (elle ne nécessite pas de produits chimiques). Le béton de chanvre, la chènevotte et la chaux (obtenu par cuisson du calcaire, ce qui est également écologique, puisque la chaux récupère du C0¹ pendant toute la durée de vie du bâtiment). C'est une production qui s'est beaucoup développée dans le Nord de la France pour des raisons historiques. Cette localisation favorise un bilan carbone très vertueux du fait de la proximité des bassins de mise en chantier situés sur le Grand Paris et l'Île-de-France. Comme il s'agit par ailleurs d'une production reconduite tous les ans, on peut comprendre sans effort que le chanvre représente une alternative écologique à la pénurie attendue des agrégats siliceux (sables).

Que faudrait-il faire pour développer la filière ?

Il faudrait en premier lieu que la future RE 2020 (réglementation environnementale) prenne en compte le carbone stocké par les matériaux biosourcés, ce qui est paraît fortement compromis. En second lieu, la fi lière doit s'organiser très vite pour parvenir à réaliser à grande échelle des bâtiments en préfabriqué. Le seul inconvénient des bétons de chanvre, c'est le temps de séchage. Si on peut annuler cette entrave par de la préfabrication (le temps de séchage se fait alors en atelier), on a évacué toutes les problématiques du matériau. C'est un procédé extrêmement vertueux, qui trouverait logiquement sa place en Île-de-France, à proximité des chantiers du bassin parisien et au voisinage des deux chanvriers. Il suffi rait d'installer une usine de préfabrication.

Quels seraient les capacités de la filière ?

La filière est mature. Mais la production est aujourd'hui largement suralimentée, nous produisons plus que les quelques chantiers de démonstration ne le nécessitent. Nous avions fait un calcul précis pour la totalité des chantiers des villages olympiques de Paris 2024. Nous en avions conclu que nous pourrions produire la totalité des façades des bâtiments sans créer d'effet d'aubaine pour la filière. Plus largement, nous ne serons jamais en défi cit. En effet, le chanvre est planté tous les ans et il est très simple pour un agriculteur d'intégrer la culture du chanvre dans une rotation. Plus de 180 000 hectares couvraient l'ensemble du territoire français au XVIIe siècle. Le chanvre peut pousser quasiment partout, quelle que soit la qualité de la terre.

Les Pouvoirs publics vous soutiennent ?

Certains élus franciliens s'impliquent. Le département de Seine-et-Marne a inscrit depuis 2016 dans le cahier des charges de ses collèges l'obligation de recourir à des matériaux biosourcés. La présidente de la Région, Valérie Pécresse, a indiqué s'intéresser à la construction des futurs lycées avec l'aide de la fi lière chanvre locale. Ces maîtres d'ouvrages très importants pourraient tirer la fi lière vers le haut et consolider les productions et les industries locales associées.

EpaMarne a par ailleurs lancé deux études de démonstrateurs en béton de chanvre sur le secteur de Marne-la-Vallée. Nous avons également rencontré l'Epa Saclay, moins avancé sur la problématique des éco-filières, mais qui a témoigné de son intérêt. Certains appels d'offre de la Solidéo (société de livraison des ouvrages olympiques de Paris 2024) devraient privilégier les écomatériaux. Le président de la communauté d'agglomération de Melun Val de Seine, Louis Vogel, a par ailleurs indiqué étudier avec ses équipes la possibilité d'accueillir sur un terrain notre projet d'usine de préfabrication. Nous étudions différentes possibilités. Quoi qu'il en soit, il faut agir rapidement. Les agriculteurs pourraient abandonner la partie bâtiment du chanvre pour se tourner vers une autre filière de valorisation de la plante.




Quentin CLAUZON
Journaliste

Ses derniers articles

Abonnez-vous à l'offre Papier + Numérique

Le Moniteur de Seine-et-Marne Journal d'information et d'annonces légales de Seine-et-Marne

  • ›   Pour plus de contenu, papier + web
  • ›   l’accès aux annonces légales,
  • ›   l’accès aux ventes aux enchères.
Je m'abonne

À lire également


Réagir à cet article

Message déjà envoyé Adresse e-mail non valide


Fermer
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies et de technologies similaires par notre société ainsi que par des tiers, afin de réaliser des statistiques d'audiences et de vous proposer des services éditoriaux et la possibilité de partager des contenus sur des réseaux sociaux. En savoir plus / paramétrer