AccueilTerritoiresCollectivité« Les ruraux ne sont pas des citoyens de seconde zone »
François Deysson, Président de l’association des maires ruraux de Seine-et-Marne

« Les ruraux ne sont pas des citoyens de seconde zone »

Le maire du village de Villecerf (700 habitants environ) met sa liberté de pensée et son sens de la communication au service de l’association des maires ruraux de Seine-et-Marne (AMR 77) qu’il préside depuis 2019.
« Les ruraux ne sont pas des citoyens de seconde zone »
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TerritoiresCollectivité Publié le , Propos recueillis par Farid Zouaoui

Qu’attendez-vous du second quinquennat d’Emmanuel Macron ?

J’attends un nouveau mode de gouvernance. Les résultats de cette élection présidentielle ont démontré un besoin de perspectives appuyées sur un mode participatif plus important. Durant son dernier mandat, le Président de la république a fait le “job“. Il a défendu la place de la France au sein de l’Europe et du monde, a plutôt bien géré la crise des gilets jaunes grâce aux maires ruraux et a défendu les entreprises et les salariés durant la crise sanitaire avec le plan de relance. Il défend aussi nos valeurs fondamentales dans la guerre en Ukraine. Mais personne ne peut oublier ses écarts de langage et de posture qui ont accentué la fracture dans notre pays. Il ne pourra plus se le permettre ! Il convient aussi d’analyser les scores importants du Rassemblement national et de la France insoumise en lien avec le sentiment d’exclusion de la chose publique.

Comment concevez-vous le rôle de l’AMR 77 ?

Lorsque j’ai succédé à Jacques Drouhin, auquel je rends hommage, notre association comptait 46 communes adhérentes. Aujourd’hui, près de 180 communes réparties nous ont rejoint. Strictement apolitique, l’AMR 77 est une boîte à outils qui apporte des réponses aux élus ou aux secrétaires de mairie.On a mis en place des renseignements téléphoniques, des outils numériques et des petits déjeuners qui permettent de proposer des solutions à des problèmes de gestion concernant aussi bien la voirie, la défense incendie ou l’élagage d’arbres.

Quels sont les grands principes de l’AMR 77 ?

En 2021, lors de notre assemblée générale, nous avons voté dix engagements. Il s’agit, notamment, de défendre la liberté municipale, d’agir pour le maintien et le développement de services publics, d’oeuvrer pour un aménagement équilibré et concerté avec les territoires métropolitains et ultra-marins, de faire appliquer l’égalité républicaine entre les citoyens des campagnes et des villes, d’agir pour un dynamisme économique, social et durable, de faire respecter la commune au sein des établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) et de défendre un statut valorisant pour les élus.

La ruralité est-elle devenue enfin un enjeu national ?

Le premier échelon des services publics, c’est la mairie. Il convient donc de respecter les élus locaux en renforçant le couple maire/préfet essentiel à mes yeux. Celui-ci fonctionne plutôt bien, même si nous devons veiller à ce que nos commissions consultatives ne soient pas reléguées à la portion congrue. Dans sa nouvelle définition de la ruralité, l’Insee intègre 80 % du territoire et 30 % de la population. Cette reconnaissance justifie une révision de la représentation des ruralités. La France ‘’périphérique’’ est surtout une France riche de ses capacités d’innovation. Les ruraux ne sont pas des citoyens de seconde zone et ils ont droit à une égalité de services, ce qui aurait le don de faire baisser l’influence des partis extrémistes lors des élections.

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Sept ans après son adoption, la loi NOTRe répond-elle à vos attentes ?

Soyons clairs, cette loi est vécue par les élus comme un cheval de Troie visant à dépouiller les communes, et particulièrement les communes rurales, de leur autonomie. Les parlementaires de toutes tendances n’abordent pas ce sujet tant la vision urbanisante et le souci de la concentration ont encore de beaux jours devant eux. L’exemple de l’eau et de l’assainissement représente ainsi un bel exemple du silence assourdissant de nos grands élus. La volonté de détruire nos petits syndicats en est un autre !

Cette fracture territoriale est toujours une réalité. Comment se traduit-elle ?

Elle est souvent ressentie durement par nos habitants en matière de santé, de mobilité, d’accès à la fibre, à l’emploi ou aux services publics. Mais nous avons agi pour que les choses changent avec la création d’un secrétariat à la ruralité que nous souhaitons voir se transformer en ministère, l’installation de 2 800 maisons France Service, de maisons médicales, de communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) et de transports à la demande (TAD).

Justement, vous êtes un farouche défenseur des services publics. Avez-vous l’impression d’être entendu ?

Oui, mais il faut toujours veiller à ne pas arroser le sable avec un arrosoir ! Les dossiers doivent être constamment suivis et défendus. Nos élus mènent ces combats au plus près et sont même souvent support de missions innovantes comme en matière de mobilité. J’ai agi également sur l’accroissement exponentiel des prix de l’énergie. L’État doit compenser les dépenses induites par ces augmentations pour que l’investissement n’en pâtisse pas. Rappelons que 75 % des carnets de commande proviennent des collectivités.

Vous menez également un combat pour une meilleure répartition de la dotation de solidarité rurale (DSR). Où en êtes-vous ?

Nous souhaitons que seules les communes rurales en bénéficient. Actuellement, plus de 22 % du montant de cette DSR bénéficient à 259 communes urbaines. Sans pénaliser ces dernières, nous demandons donc que ces 382 millions d’euros, sur les 1, 7 milliards d’euros distribués, reviennent aux communes rurales. Sur les 15 438 communes qui se voient allouées cette dotation, 15 179 sont rurales et éligibles, soit 98 % des communes. Pour davantage de clarté, nous voulons aussi que les communes ne puissent pas cumuler cette dotation avec la dotation de solidarité urbaine (DSU). Quatre communes rurales sont dans ce cas, mais surtout 36 urbaines soit neuf fois plus. La perte de ces ressources est un marqueur de plus de cette priorisation par l’État du développement des villes. Ces situations injustifiables sont légion comme les villes éligibles au statut de zone de revitalisation rurale. Nous appelons donc le futur gouvernement et la prochaine Assemblée nationale à réviser au plus vite ces inepties financières.

Les “Fabriques de territoire“ constituent-elles une réponse aux carences numériques dans les zones rurales ?

C’est un projet innovant, dynamique et adapté à la modernisation de nos territoires. Notre pays et notre département fourmillent d’initiatives intéressantes. Je souhaiterais notamment citer le projet “Diabète 2.0“ porté par le collectif Brie’Nov qui est présidé par Didier Galet. Il consiste à se déplacer au cœur des territoires ruraux les plus éloignés des systèmes de santé pour organiser des dépistages et des suivis réguliers. Je voudrais aussi insister sur l’émergence de solutions de covoiturage ou d’espaces de coworking associés souvent à des tiers lieux culturels propres à diminuer l’empreinte carbone de notre pays.

Vous évoquez régulièrement l’Agenda rural. En quoi consiste-t-il ?

Sa mise en œuvre représente une de nos fiertés, même si beaucoup reste à faire. J’ai participé activement à la campagne promouvant la création d’un secrétariat d’État à la ruralité rattaché au Ministère de la cohésion des territoires. Joël Giraud (ministre de la Cohésion des territoires etdes Relations avecles collectivités territoriales) a fait un travail intéressant, mais l’Agenda n’est pas encore décliné dans tous les ministères. Nous comptons aussi beaucoup sur l’engagement du Président de la république d’inscrire la notion d’espace dans la Constitution. L’Agenda rural doit aussi faire que la dotation d’équipement des territoires ruraux (DETR) soit réservée aux territoires ruraux et que les dossiers soient traités en transparence avec les associations de maires comme ceux de la dotation au soutien de l’investissement local (DSIL). Il faut que les écarts de dotations diminuent au vu du scandale de l’écart de la dotation globale de fonctionnement (DGF) quand un rural pèse la moitié d’un urbain ! Donnons aussi de vrais moyens à l’Agence nationale de la cohésion des territoires (ANCT), qui est le bras armé de l’ingénierie dont les petites communes ont tant besoin. Enfin, après les programmes Petites Villes de Demain et Action Cœur de Ville, il faudrait ajouter le beau vocable de Villages d’Avenir. Ce dispositif reconnaîtrait ainsi aux milliers de villages la part active qu’ils prennent dans le développement du territoire national.

En octobre 2020, en pleine crise sanitaire, vous aviez écrit une lettre à Jean Castex, le Premier ministre. Vous a-t-il répondu ?

J’ai toujours obtenu des réponses des ministres que j’ai saisis. Notre association est réellement reconnue pour son sérieux par les services de l’État. Leurs réponses ne nous conviennent pas toujours, mais telles des berniques sur le rocher, nous n’abandonnons jamais !

Vous avez comme partenaire l’association Act’Art, acteur culturel majeur dans le département. L’accès à la culture dans les zones rurales est-il une priorité ?

Oui ! En tant que membre du conseil d’administration d’Act’Art, je suis avec grand intérêt son objectif de faire vivre la culture au plus profond des territoires. Artistes en résidence et programmes de théâtre à petits prix sont ainsi proposés aux communes et aux intercommunalités. Je souhaite une culture partagée et non élitiste.

Vous êtes maire de Villecerf. Comment dirige-t-on une commune rurale en 2022 ?

Aujourd’hui, le maire est un chef d’entreprise qui doit tout gérer jusqu’à l’arbre qui se trouve en travers de la voie un jour de pluie. Je m’attache à un mode de gouvernance très partagé avec une réunion plénière chaque lundi. C’est essentiel pour le maire coordinateur que je souhaite incarner et pour instaurer une dynamique. Dès le début de mon mandat, en 2020, j’ai annoncé que je ne me représenterai pas. Pour moi, cela fait partie de l’hygiène démocratique que de savoir laisser la place, ce que ne savent pas faire la plupart de nos politiques. Je retrouve ainsi ma vocation de transmission en formant mes jeunes collègues. Le maire, c’est à la fois le papa, la maman et le curé !

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