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Katherine Brault : « Les femmes sont en train de faire leur révolution »

le - - Actualité - Grand témoin

Katherine Brault  : « Les femmes sont en train  de faire leur révolution »
© Pascal Villebeuf

Elle attend 2022 avec impatience. Devenue propriétaire, en 2017, de l'ancienne demeure de Rosa Bonheur, à Thomery, Katherine Brault espère célébrer, l'année prochaine, le bicentenaire de la naissance de l'illustre artiste peintre animalière. En attendant, elle se démène pour perpétuer la mémoire d'une figure du féminisme tombée dans l'oubli.

Si vous deviez décrire Rosa Bonheur en une seule phrase, que diriez-vous ?

Je dirais que c'était une femme de convictions qui voulait élever les femmes.

Symbolise-t-elle la journée internationale des droits des Femmes ?

Oui, c'est un très beau symbole, mais Rosa n'était pas une femme de revendications. Comme les féministes, elle aurait pu aussi descendre dans la rue, mais elle a préféré s'emparer de sujets masculins, afin d'être comparée aux hommes. Les historiens de l'art, qui affirment que Rosa n'a rien apporté de nouveau, n'ont rien compris. Elle a apporté quelque chose d'encore plus novateur que les impressionnistes. Si sa technique est restée académique, sa vision et sa philosophie étaient révolutionnaires. Elle considérait notamment que les animaux étaient égaux aux hommes et qu'ils étaient des êtres parfaits. C'est fou !

Rosa Bonheur a-t-elle été la première féministe de France ?

Non, il y a eu Olympe de Gouges avant. Rosa a choisi une autre forme de combat, non pas par la lutte, mais par l'action. Elle est de notre époque. Quand j'ai reçu le président de la République en 2019, lors des Journées du patrimoine, je lui ai conseillé de prendre Rosa comme prochaine Marianne. Cela l'a fait rire ! C'était aussi une écologiste. Elle s'est battue pour sauver la forêt de Fontainebleau avec Claude-François Denecourt (célèbre géographe français NDLR). Non seulement elle aimait les animaux, mais elle peignait leur âme.

Comment jugez-vous le mouvement féministe actuel ?

La jeune génération de femmes est bien plus vindicative et plus lucide que ne l'était la mienne. La question du harcèlement, par exemple, je ne la voyais pas et ce terme de féministe, je le trouvais péjoratif. C'est tout récemment que j'ai osé l'employer. C'est vraiment une histoire générationnelle. Les femmes sont en train de faire leur révolution. Ce n'est pas une génération de neuneus. Elles ont une capacité de réflexion et une aisance à soulever des problèmes qu'on n'osait pas aborder. Je trouve ces femmes courageuses. Moi, je ne comprenais pas l'attitude de mes filles, mais d'une certaine manière, elles m'ont éduquée. Chacun et chacune doivent faire évoluer les choses avec leurs moyens. Les hommes aussi doivent se mêler à ce mouvement féministe.

La journée internationale des droits des Femmes, qui a lieu chaque année le 8 mars, n'a-t-elle pas vocation à disparaître ?

Je l'espère. Si on célébrait la journée des hommes, tout le monde se marrerait et on aurait l'air débiles ! Quand cette journée n'existera plus, c'est qu'on aura fait un grand pas. Sinon, on retournera au Moyen-Age.

Comment êtes-vous tombée amoureuse de ce château au point de l'acheter ?

Quand j'étais petite et que je venais le visiter avec mon école, ce château me faisait peur. Il a fallu du temps pour que je me laisse séduire. Je trouvais même la peinture animalière ringarde ! Ce qui m'a émue, quand je me suis plongée dans le passé et l'intimité de Rosa Bonheur, c'est de voir que rien n'avait bougé. Cette authenticité dans les petites choses m'a touchée. Les couches successives du temps n'ont rien enlevé à ce passé. Remonter l'Histoire et comprendre comment on en était arrivé là, c'est ce qui m'a intéressée. Je voulais aussi savoir pourquoi Rosa Bonheur avait disparu de l'Histoire de l'art. Était-ce un oubli ou délibéré ?

Malgré la crise sanitaire, restez-vous optimiste à propos de la célébration du bicentenaire de sa naissance en 2022 ?

Oui, cela se présente bien. J'ai reçu la confirmation que l'exposition au musée d'Orsay aurait bien lieu à partir du 10 octobre 2022. Auparavant, en mars, il y en aura une à Bordeaux, sa ville natale. Ici, des expositions sont prévues toute l'année. On montrera notamment les facettes méconnues de Rosa comme la bande dessinée, la photo ou la musique. Un documentaire sera également diffusé sur France 5. Stéphane Bern nous a beaucoup aidés. Le plus drôle, c'est qu'il y a cinq ans, on me prenait pour une folle quand je parlais de cet anniversaire et que je cherchais des fonds. Cet anniversaire a toujours été dans un coin de ma tête, car ici, il y a des richesses dignes d'intérêt. Je trouve juste regrettable que les musées français aient été moins réceptifs que leurs homologues américains avec lesquels on a pu nouer des liens. Avec eux, on essaie de créer une exposition virtuelle via une application numérique. On cherche encore des financements, mais techniquement, c'est au point.

Qu'espérez-vous de ces commémorations ? Une forme de reconnaissance du travail de Rosa Bonheur ?

J'attends qu'on lui redonne la place qu'elle n'aurait pas dû perdre, comme c'est le cas de la plupart des femmes illustres. Le plus dur pour elles, c'est de disparaître une seconde fois après leur mort. C'est une grande injustice, car on n'a pas conservé leur travail. On peut parler de réhabilitation. Je ne sais pas si je suis en mission, mais on a des devoirs et on devient des passeurs.

Qu'a changé la venue du président de la République en septembre 2019 ?

Elle nous a donné de la visibilité. Ce jour-là, 50 journalistes étaient présents et ils ont su qu'on existait. Il y a eu aussi un phénomène de curiosité lié à Stéphane Bern et à son Loto du patrimoine. On est passé d'un public un peu intello à un public plus populaire. D'autre part, le Département, qui n'avait rien fait jusque-là, nous a offert 17 000 euros pour nous aider à organiser un festival de musique classique l'été dernier. Il a également acquis pour 400 000 euros toutes les œuvres du musée, afin que celui-ci ne disparaisse pas. Ce geste très fort a prouvé son adhésion à notre projet. Aujourd'hui, on est pris davantage au sérieux.

Où en sont vos différents projets ?

On termine les travaux de toiture et de l'atelier fixés avec la mission Bern, grâce à laquelle on a obtenu 500 000 euros. Mais il nous manque 50 000 euros pour payer la main-d'œuvre. On souhaite également faire du parc une nouvelle pièce du musée en y réinstallant les rails de chemin de fer qui existaient autrefois. Ce parc possède une histoire très forte et sa biodiversité est étonnante comme ces arbres, dont certains ont 450 ans ! Ce sera notre prochain chantier. On a besoin de 150 000 euros pour la réfection du parc et 100 000 euros pour l'installation des rails. On souhaiterait également aménager une partie des combles pour que le musée Rosa Bonheur devienne le Giverny d'Île-de-France !

Vous avez été nommée Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres et aussi Chevalier dans l'Ordre du mérite. Comment avez-vous accueilli cette double distinction ?

Cela m'a quand même fait rire, car c'est tellement loin de mon univers. Mais finalement, j'ai trouvé ça chouette. Pour le titre de Chevalier dans l'ordre du mérite, c'est le président de la République qui l'a demandé sur son contingent personnel. J'ai reçu un courrier deux mois après sa venue, mais la remise de la médaille n'a pas encore eu lieu, en raison de la crise sanitaire. Je prends cette distinction comme une reconnaissance de mon engagement. Lors de sa visite, au moment de repartir, le président Macron m'a dit « Vous avez un grain de folie qui pousse à faire de belles choses » . J'ai trouvé ce compliment très beau.

Comment vivez-vous cette période compliquée et avez-vous un message à adresser à la ministre de la Culture ?

Qu'elle vienne nous voir ! Une féministe comme elle doit venir rendre hommage à Rosa Bonheur, c'est incontournable. Sinon, la situation que nous vivons actuellement est intenable. On est complètement coincé et c'est insupportable de ne pas avoir de visibilité concernant la réouverture. Maintenant, on est quand même soutenus, même si j'estime que les banques n'ont pas joué le jeu. Elles n'en ont eu rien à faire et c'est proprement scandaleux. Comment payer des emprunts colossaux sans entrée d'argent ? On nous a accordé un PGE (Prêt garanti par l'Etat), mais il faudra bien le rembourser. Moi, je me suis endettée pour 35 ans et j'ai neuf salariés en CDI. Le risque financier reste énorme.

Entretenir un château dans la période actuelle, c'est un plaisir ou une folie douce ?

C'est un plaisir qui dépasse tous les rêves qu'on peut avoir. Mettre ses pas dans ceux de Rosa Bonheur a quelque chose de magique. C'est une aventure humaine, familiale et entrepreneuriale. Mais quand je me lève le matin, je me dis parfois que je suis complètement dingue !

Le château de By, la maison du bonheur

Une étrange sensation. À l'intérieur de l'ancienne propriété de Rosa Bonheur (1822-1899), à Thomery, le temps s'est comme figé. Dans le grand atelier de la peintre et sculptrice, rien n'a bougé. Sa blouse bleue est accrochée à un fauteuil, ses flacons de peinture sont ouverts et certains animaux, empaillés, semblent vous observer. Voulue par Katherine Brault, maîtresse des lieux depuis 2017 après un parcours professionnel dans la communication et la gastronomie notamment, cette mise en scène a un côté bluffant. Toujours en cours de rénovation par la grâce d'un grenier qui n'en finit pas de livrer ses secrets et ses trésors, le musée Rosa Bonheur sera fin prêt en 2022 pour fêter le bicentenaire de la naissance de l'artiste à Bordeaux. En attendant, les employés du château continuent de s'activer pour préparer la réouverture au public, dès que les conditions sanitaires le permettront. Plusieurs salles d'exposition, une boutique de souvenirs, un salon de thé et quatre chambres d'hôte (dont celle de Rosa Bonheur !) attendent les futurs visiteurs.




Farid ZOUAOUI

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