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Jean-Benoît Dubois : « la reprise devrait être graduelle »

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Jean-Benoît Dubois : « la reprise devrait être graduelle »
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Jean-Benoît Dubois, directeur départemental de la Banque de France, revient sur ces dernières semaines de crise, durant lesquelles ses services dédiés aux entreprises (correspondant TPE-PME, médiation du crédit) ont été particulièrement sollicités et donne quelques pistes s'agissant de la reprise. TPE, travailleurs indépendants, professions libérales, entreprises déjà fragilisées par les crises précédentes… Elles ont été près de 160 à saisir le médiateur du crédit, soit cinq fois plus que sur toute l'année dernière. Le directeur départemental de la Banque de France conseille également les patrons de TPE s'agissant du recours au prêt garanti par l'Etat (PGE). Pour lui, la reprise va notamment reposer sur le retour de la confiance des ménages.

Quel est votre regard sur la crise actuelle ?

Notre observation au niveau régional, avec la rupture que nous avons connu au mois de mars, c'est celle d'un choc relativement important. Par rapport à une activité normale, en avril, concernant l'industrie, le taux d'activité était dans la Région de l'ordre de 51 % (très proche du niveau national, à 52 %). Les services marchands étaient un peu mieux orientés, nous étions au-delà de 60 % d'activité, soit 4 à 5 points plus haut qu'au niveau national.

Des filières se détachaient de l'ensemble . Dans l'industrie, sans surprise, on trouve la fabrication de denrées alimentaires ou encore la pharmacie. S'agissant des services marchands, c'est l'ingénierie informatique, le nettoyage ou encore les activités comptables qui ont fait partie des secteurs préservés. À l'opposé, l'hôtellerie-restauration s'est effondrée, touchée de plein fouet par les décisions administratives de fermeture, avec globalement un taux d'activité à moins de 10 % (quelques exceptions grâce au service à domicile ou au drive, par exemple).

Concernant le mois de mai (durant lequel l'activité est repartie graduellement), il est possible d'imaginer, d'après ce que les chefs d'entreprise nous ont indiqué, une hausse de 10 à 15 points dans l'industrie (soit 65 % d'activité par rapport à une situation normale, comme au niveau national). S'agissant des services marchands, le taux d'activité passerait de 61 % à 67 %. En conséquence, l'industrie rattraperait le niveau des services marchands en mai.

Le taux d'utilisation des capacités de production dans l'industrie, en moyenne de longue période, se situe autour de 80 %. Nous étions à 75 % en février, à 52 % en mars, à 40 % environ au mois d'avril. C'est-à-dire que moins d'un outil sur deux était sollicité en moyenne ces deux derniers mois. Nous nous attendons à un petit rebond à cet égard en mai.

Qu'en est-il s'agissant du BTP ?

Les chantiers publics ou privés ont rapidement été arrêtés dès le début du confinement. Les activités qui ont pu fonctionner malgré tout, sont celles portées par la rénovation, et assurées par les artisans, et les TPE. Mais les gros chantiers ont montré plus de difficultés, l'activité serait repartie lentement. Il a été par ailleurs signalé des problèmes d'approvisionnement. Des lignes de produits faisaient défaut, et pourraient encore faire défaut dans les points de ventes de matériaux (à l'instar du béton prêt à l'emploi ou du fer à béton destiné au coffrage), phénomène qui a pu pousser des entreprises à se fournir à l'étranger.

Par ailleurs, les carnets de commandes dans les entreprises du gros œuvre resteraient étoffés (ce sont des contrats de longue durée qui ont déjà été signés), le secteur est plutôt préservé en termes de perspectives. Pour le second œuvre, le redémarrage semble plus compliqué, avec une baisse plus marquée des portefeuilles du fait de l'attente de validation de nombre de devis, voire d'annulation de chantiers.

Au total, toutes activités confondues, il parait assez certain que la reprise devrait être graduelle, même s'il est difficile de faire des prévisions solides au-delà de quelques semaines.

En mars, sur une semaine, le recul d'activité a atteint 32 %, en avril la baisse s'établissait à 27 %. cinq à 10 points pourraient être gagnés en mai, avec un taux cependant encore 20 points en-dessous d'indicateurs d'une période normale.

La situation n'est pas comparable avec la crise financière de 2008 ?

En 2008, l'industrie a profondément été touchée, et plus particulièrement la sous-traitance automobile. L'effet de la crise, circonscrit à un certain nombre de filières, a été ressenti plus fortement dans certaines régions. Celles dont l'économie était fortement liée par exemple à l'hôtellerie et au tourisme avaient fait office d'amortisseur. De fait, il y avait une conjoncture propre à chaque territoire.

A contrario, la crise actuelle touche toutes les filières (à quelques exceptions près) et certaines le sont de façon plus marquée, alors qu'elles avaient déjà subi des difficultés importantes ces dernières années (liées notamment à la crise des gilets jaunes, aux grèves…).

Il s'agit aujourd'hui d'une crise beaucoup plus large, beaucoup plus profonde. On peut toutefois noter la réaction extrêmement forte et adaptée des Pouvoirs publics, avec un “acte 1er”, qui a traité de l'urgence économique, que ce soit en Europe (avec la BCE qui a décidé des interventions massives pour que les agents économiques aient des liquidités à disposition) ou en France (avec les dispositifs que l'État a mis en place). Cela s'est fait dans l'urgence et ces plans ont été dotés de moyens importants pour accompagner et préserver l'économie et l'emploi, puis à faire en sorte que l'activité puisse redémarrer dans les meilleures conditions à la faveur d'un bouclier de trésorerie puissant.

“L'acte 2”, dans lequel nous sommes entrés, consiste en un redémarrage progressif. Sa réussite est liée à trois impératifs :

- que les entreprises retravaillent et soient solvables

- que les ménages retrouvent confiance. Dans cette période il y a eu une épargne supplémentaire de 60 milliards d'euros, c'est une somme très conséquente. Cela peut réellement constituer un levier utile à la reprise. Mais cela ne se fera que si les ménages retrouvent un minimum de confiance et un pouvoir d'achat standard (même s'il y a eu des pertes de salaire avec le chômage partiel).

- la soutenabilité de la dette publique, qui va augmenter de 15 points. Mais qui dit période exceptionnelle, dit moyens exceptionnels.

Et enfin, il devrait y avoir un acte 3, sans doute de nature à permettre aux entreprises de renforcer leur structure
financière et surtout de rebondir dans le cadre d'une pleine reprise, dont le calendrier reste à identifier.

Quel est le rôle de la Banque de France actuellement ?

Les entreprises peuvent avoir recours à nos services de deux façons. D'abord, par le biais du correspondant TPE (tpme77@banque-france.fr), lorsqu'elles souhaitent obtenir des informations d'ordre général, (dans chaque département, une personne est désignée, pour servir de relais aux chefs d'entreprise vis-à-vis de leur environnement). Depuis la mi-mars nous avons été approchés par 120 chefs d'entreprise dans le département. Nous avons tendance à être moins sollicités ces derniers jours.

Ensuite, à travers le dispositif de médiation du crédit (Tèl : 0810 00 12 1 210 et sur mediateur-credit.banque-France.fr, N.D.L.R.), qui a été créé à l'automne 2008, dans une période où les banques octroyaient moins de crédits. L'année dernière, nous avons traité une trentaine de dossiers. Le besoin était de moins en moins marqué (les banques acceptaient plus facilement de financer l'économie, l'activité s'était normalisée et les fondamentaux des entreprises étaient la plupart du temps adaptés aux demandes de financement).

Dès que cette crise a éclaté, nous avons été sollicités par les chefs d'entreprise, qui pour l'essentiel avaient fait face à des refus de prêts garantis par l'État (PGE). Il s'agit de TPE (de cinq salariés en moyenne), de travailleurs indépendants, et de professions libérales. Nous avons comptabilisé (au 16 mai) 159 saisines en huit semaines. C'est cinq fois plus que sur toute l'année dernière. À ce jour (au 20 mai), nous avons traité environ 80 dossiers et nous avons réussi à en résoudre un sur deux. Les références du département sont à peu près comparables à celles observées dans la région (2 200 dossiers environ reçus sur toute l'Île-de-France).

Dans le détail, la demande de financement se situe en moyenne autour de 40 000 à 50 000 euros, parfois présentée par des entreprises qui connaissaient quelques difficultés en amont. Dans ce contexte, la crise du Covid-19 a amplifié des situations que les banquiers, tous réseaux confondus, peuvent difficilement, à l'occasion d'une première lecture orthodoxe des comptes, accompagner.

Pour faciliter le dépôt d'un dossier de médiation du crédit, la Banque de France a mis en ligne la saisie simplifiée d'une page (le document d'origine de saisie du dispositif de médiation du crédit en comprenait huit). Une fois que le chef d'entreprise nous a saisis, nous prenons contact avec lui dans les 48 heures, afin de vérifier l'éligibilité de son dossier, notamment s'agissant du refus de financement.

Lorsque cette étape est validée, nous sollicitons les banquiers cités par le chef d'entreprise, qui ont alors cinq jours pour répondre. En cas de persistance du désaccord, nous tentons de trouver un consensus acceptable.

Il faut avoir à l'esprit qu'aujourd'hui, c'est très clairement de l'argent frais que les banquiers mettent à disposition des entreprises, alors qu'en 2008 il s'agissait de réaménager des prêts en cours, de faire en sorte que des facilités de caisses ne soient pas supprimées ou qu'il n'y ait pas de suppression d'encours de crédit.

Votre conseil aux entreprises concernant le prêt garanti par l'État (PGE) ?

Mon conseil aux chefs d'entreprise, c'est de bien réfléchir à calibrer leur besoin, plus que d'imaginer demander la totalité des fonds auxquels ils pourraient prétendre, au maximum l'équivalent de 25 % de CA de leur affaire. Il est possible en cas d'analyse erronée, vu les incertitudes, de redemander un PGE (en été ou en automne). Faire appel à ce dispositif est envisageable par étapes jusqu'en fin d'année 2020.

Je conseillerais de bien échanger avec son banquier, son expert-comptable, d'avoir avec un minimum de réflexion sur la construction de ce besoin. Pour un artisan ou une TPE, c'est sans doute plus souple en ce qui concerne l'argumentation de la demande, à justifier par les charges fixes, les charges incontournables à supporter pour les mois qui viennent et les recettes générées par l'exploitation. Et en mettant en perspective ces données, le banquier va définir l'impasse de trésorerie. Il peut être opportun également de s'appuyer sur les syndicats et fédérations professionnelles.

L'examen de la demande doit aujourd'hui pouvoir s'écarter quelque peu des règles de l'orthodoxie financière, même s'il y a des indicateurs que l'on ne peut pas ignorer notamment ceux qui portent sur la capacité de l'entreprise à rembourser son prêt après un moratoire d'un an, selon un échéancier à mettre en place en concertation avec son banquier.

Comment s'est organisée la succursale ces dernières semaines ?

Au niveau national, nos activités ont été maintenues, avec deux priorités majeures : le fiduciaire et les activités de marché. S'agissant de l'exploitation, nous avons subi le confinement comme tout le monde. Nos collaborateurs ont été placés en télétravail à hauteur de 95 %.

Sur le volet “entreprises” nous avons travaillé à 100 % (sur les activités de conjoncture, de cotation, de médiation du crédit). Au vu de l'augmentation du nombre de dossiers de médiation, nous avons redéployé des agents sur cette mission. A titre d'exemple, en Seine-et-Marne, nous sommes quatre personnes mobilisées à cet effet.

Concernant les particuliers (le surendettement), les bureaux ont été fermés pendant huit semaines. Nous avons rouvert il y a quelques jours, mais je précise que tous nos services sont restés également accessibles via internet. Les dossiers ont pu être traités à temps, malgré certaines difficultés liées à l'acheminement du courrier et les commissions de surendettement se sont tenues comme auparavant, tous les 15 jours, mais en audio.

Quelles sont les préoccupations des chefs d'entreprise que vous côtoyez ?

Le conseil consultatif (qui regroupe une vingtaine d'entreprises issues des filières emblématiques du département) a été réuni ces derniers jours. De nos échanges, je retiens que la première préoccupation des dirigeants, c'est de préserver la sécurité, la santé de leurs salariés ; très clairement, quitte parfois à redémarrer avec des équipes réduites. Leur deuxième objectif consiste à faire en sorte que leur entreprise redémarre dans les meilleures conditions pour recréer de la valeur ajoutée et de la richesse, afin de répondre au marché, tout en prenant en compte ce nouveau contexte.




Quentin CLAUZON
Journaliste

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