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Guillaume Lefort : « Derrière chaque assiette, il y a un agriculteur »

Issu d’une famille d’agriculteurs, Guillaume Lefort, 38 ans, a eu très tôt la vocation. Après avoir travaillé dans un groupe sucrier, il a lancé son activité sur la ferme d’Arville, dans le sud du département, en 2010.
Guillaume Lefort : « Derrière chaque assiette, il y a un agriculteur »
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ActualitéGrand témoin Publié le , propos recueillis par Farid Zouaoui

Ancien président des Jeunes agriculteurs de Seine-et-Marne, il occupe aujourd’hui les fonctions de vice-président de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA 77) et de la Chambre d’agriculture d’Île-de-France. Également fondateur, en 2018, de l’association Agridemain, dont il est président, c’est à ce titre qu’il évoque la situation actuelle de l’agriculture française, mais aussi de la deuxième édition des Journées nationales de l’agriculture (JNA) qui se dérouleront les 17, 18 et 19 juin.

Que représentent ces Journées nationales de l’agriculture ?

Cette manifestation marque l’aboutissement de tout un processus de réflexion amorcé il y a plusieurs années. Elle concrétise aussi notre stratégie qui vise à tout faire pour que l’opinion publique prenne conscience des contributions positives des agriculteurs en organisant, de manière récurrente, des événements qui donnent à voir, à sentir, à goûter et donc à mieux comprendre leur réalité. Il est certain que la guerre en Ukraine et le réchauffement climatique vont peser particulièrement sur cette édition. C’est pourquoi nous voulons faire de ce rendez-vous un temps fort d‘écoute et de dialogue avec le grand public.

Est-elle complémentaire du traditionnel Salon de l’agriculture ?

Oui, c’est un événement que nous voulons pérenniser en rebond du Salon, parce qu’on souhaite être au plus près de nos concitoyens et ouvrir tout l’écosystème agricole, qu’il s’agisse des fermes, d’une usine de tracteurs ou d’une station expérimentale de l’Institut national de la recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE). Plus de 1 200 lieux vont ouvrir leurs portes pour accueillir près de 130 000 personnes dans toute la France. C’est une formidable occasion de renouer le lien et aussi une sorte de sondage grandeur nature permettant de mieux se faire comprendre.

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Pourquoi avez-vous choisi la gastronomie pour thème principal ?

Parce qu’il n’y a pas de bonne gastronomie sans bons produits et sans le savoir-faire des agriculteurs. Les Français ont moins de liens avec un parent agriculteur et connaissent de moins en moins cette réalité agricole. Grâce aux relations que nous avons avec le Marché international de Rungis, les marchés de gros, les industries agroalimentaires (IAA), les chefs étoilés, dont nos deux parrains (Guillaume Gomez et Thierry Marx), nous allons pouvoir leur montrer que derrière chaque assiette, il y a un agriculteur. Pour nous, la gastronomie, ce n’est pas forcément la grande cuisine. C’est prendre conscience que le savoir-faire à la française, avec ses temps forts d’échange, de convivialité et de transmission intergénérationnelle, a une valeur.

Quelle est la vocation première de votre association Agridemain, organisatrice de cet événement ?

Être un pont entre l’agriculture et le grand public et renouer le fil de l’Histoire avec nos concitoyens, grâce à un réseau de 450 ambassadeurs agriculteurs. Ces derniers ouvrent leur ferme, participent à des événements (Journées nationales de l’agriculture, tables d’hôtes du Salon de l’agriculture) et enregistrent des vidéos qu’ils postent sur les réseaux sociaux. Notre secteur doit reprendre en main sa façon de se raconter.

Justement, quelle est la place de vos centaines d’ambassadeurs ?

Ils sont la clé de voûte de tout le dispositif. Lorsque l’on veut expliquer la complexité du métier d’éleveur, ses problématiques économiques et environnementales et sa technicité grandissante, qui est mieux placé qu’un éleveur pour en parler ? De même, lorsque je décide de faire construire une éolienne dans mes champs, je suis le mieux placé pour expliquer tout le cheminement et les démarches entreprises pour convaincre mon entourage. Les Français méconnaissent l’agriculture, mais aiment leurs agriculteurs. Cette confiance nous permet d’être mieux écoutés et parfois mieux entendus.

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Plus de trois mois après le début de la guerre en Ukraine, comment se traduit son impact sur votre secteur ?

Cette guerre touche directement la vie de nos fermes à de multiples niveaux. Bien sûr, ce qui peut apparaître positif, c’est l’augmentation des prix de nos produits (blé, colza tournesols…). Mais c’est surtout l’impact de la hausse des charges qui est inquiétant avec des prix des engrais, des carburants ou encore des machines qui flambent. L’augmentation de nos produits a également pour conséquence la difficulté pour nos clients d’accéder à ces derniers et donc de pérenniser leurs activités. Je pense notamment aux éleveurs ou aux pays de l’Afrique du Nord.

Quel est l’état de santé de l’agriculture seine-et-marnaise dans ce contexte actuel ?

Aujourd’hui et globalement, l’agriculture du bassin parisien souffre d’une période de sécheresse qui a duré tout le printemps et qui a pour conséquence une perte de rendement et de qualité de la production. Les orages de début juin ont provoqué localement la destruction partielle ou totale de cultures. Les pluies ont, certes, été bénéfiques, mais elles ne rattraperont pas le retard de déficit hydrique du printemps.

À titre personnel, comment se porte votre exploitation à Arville ?

Elle est située dans le Sud de l’Île-de-France et j’ai la chance de pouvoir irriguer une partie de mes cultures, ce qui limite l’impact de la sécheresse, mais cela ne remplace pas la pluie. Par chance, je n’ai pas été touché par les orages de grêle. L’enjeu de la résilience de nos entreprises et, plus globalement, de la gestion des risques est un sujet essentiel pour l’avenir de nos fermes.

Comment se traduit cette sécheresse ?

Elle va avoir un réel impact sur les futures moissons, même si les pluies de juin sont très positives pour certaines cultures de printemps, comme la betterave sucrière, le chanvre ou les légumes. Mais cela ne permettra pas de rattraper l’impact négatif sur l’essentiel des cultures de printemps comme le blé, l’orge ou le colza.

Le dérèglement climatique n’impose-t-il pas un rapide changement de modèle de production et de consommation ?

Il nous interroge comme beaucoup de nos concitoyens et notre capacité d’adaptation reste assez limitée. Je rappelle que notre rôle social est bien de nourrir la planète et tant que nos habitudes alimentaires resteront inchangées, nous devrons remplir cette mission. Nous essayons le mieux possible de nous adapter, en modifiant une partie de nos cultures, en introduisant des espèces plus résistantes à la sécheresse comme le sorgho, nous décalons des dates de semis pour nous adapter au climat et nous investissons dans de l’irrigation efficace. Mais nous resterons toujours dépendants de notre “patron”, qui est le climat. Il sait être généreux et parfois injuste.

Où vous situez-vous dans le débat autour de l’agriculture intensive et l’agroécologie ?

Il faut sortir de ce débat manichéen entre bonne et mauvaise agricultures. Nous sommes tous d’accord pour dire qu’il faut utiliser moins d’intrants, redonner plus de place à la biodiversité, renforcer notre souveraineté alimentaire et rendre notre agriculture plus résiliente. Mais de grâce, sortons des schémas préétablis ! Listons les grands enjeux, soyons convaincants pour renouveler le contrat social sur le type d’agriculture que nous voulons dans les dix prochaines années. Ensuite, laissons chacun y aller comme il l’entend, avec les outils qu’il souhaite et acceptons que la transition ne puisse pas se faire en deux ou trois ans. Créons aussi des marqueurs qui démontreront à la société que nous évoluons dans le bon sens.

Quelles sont les cultures sur lesquelles il faudra miser dans le futur ? Vous avez évoqué le sorgho, tandis que le soja ne semble pas faire l’unanimité sur le plan écologique…

Le sorgho est une piste intéressante qui se développe dans le Sud de l’Île-de-France, mais son marché reste étroit. Le soja, qui est une des cultures les plus cultivées sur terre, est encore très mal adapté à notre climat. La recherche variétale pourrait peut-être aider à avoir des cultures en adéquation avec notre météorologie. La production de protéines est un vrai défi à relever, mais aujourd’hui, un certain nombre de nos cultures est en train de disparaître, faute de moyens de protection pour les mener à terme, pour lutter contre les ravageurs, les maladies ou certaines mauvaises herbes.

Que faut-il retenir de la récente assemblée générale de la FDSEA 77 ?

Une équipe renouvelée a été élue, avec encore plus de diversité de paysans au sein du conseil d’administration. Elle est à l’image de l’agriculture seine-et-marnaise.

Avez-vous message à adresser à Marc Fesneau, le nouveau ministre de l’Agriculture ?

Qu’il s’engage dans l’accompagnement de la résilience de nos fermes, qu’il soit un vrai porte-parole de cette pépite française qu’est notre agriculture et qu’il propose une vision de long terme, car nous avons une activité avec des cycles de production très longs.

Comment vous imaginez-vous dans dix ans ?

L’une de mes rares certitudes, c’est que l’agriculture que je pratiquerai dans 10, 20 ans ou à la fin de ma carrière ne ressemblera pas à celle que je pratiquais en 2012 à mes débuts. À quoi ressemblera-t-elle ? Aucune idée ! Je l’imagine avec des modèles encore plus divers. Des petites, des moyennes et des grandes fermes cohabiteront certainement avec différentes spécialités. Les nouvelles technologies, l’intelligence artificielle, les capteurs embarqués nous aideront à encore mieux cultiver, à mieux élever nos animaux, de manière à être le moins impactant pour l’environnement. Cela nous permettra de rester, je l’espère, l’une des agricultures les plus vertueuses au monde.

Les Journées nationales de l’agriculture

Après le succès de la première édition en 2021 (plus de 100 000 visiteurs), ces nouvelles Journées nationales de l’agriculture (JNAgri) se tiendront les 17, 18 et 19 juin. Avec le soutien du ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté nationale, elles seront labellisées “Année de la gastronomie française” et ainsi parrainées par Guillaume Gomez et Thierry Marx, respectivement ambassadeur de France pour la gastronomie française, et chef doublement étoilé, aussi célèbre pour sa cuisine que pour son engagement associatif.

Les JNAgri, coorganisées par Make.org Foundation et l’association Agridemain (dont Guillaume Lefort est le président-fondateur), seront l’occasion, partout en France, de visites libres ou commentées d’exploitations, d’ateliers pédagogiques de sensibilisation à l’environnement et au travail de la terre, de dégustations de produits de la ferme, de pique-niques chez les vignerons et de tables rondes sur les enjeux de l’agriculture de demain.

Avec plus de 1100 sites participants, les JNAgri ambitionnent de fédérer le monde agricole, de valoriser l’ensemble de ses filières, d’en révéler les enjeux environnementaux et de mettre en relief son importance dans notre alimentation quotidienne.

www.journeesagriculture.fr

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