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Guillaume Lefort : « Nous n'avons jamais eu autant d'écarts de rendement »

le - - Actualité - Grand témoin

Guillaume Lefort :  « Nous n'avons jamais eu autant d'écarts de rendement »
@DR

Guillaume Lefort, Premier vice-président de la Chambre d'agriculture régionale, fait le point sur la moisson, qui a été d'une grande hétérogénéité en Seine-et-Marne. Les dernières semaines ont aussi été marquées par le combat de la profession pour la réintroduction de produits anti-moucherons propagateurs de la jaunisse. Il faut dire que la production pourrait, sur certaines exploitations, diminuer de moitié. Celui qui est, par ailleurs, exploitant à Arville en grandes cultures (250 hectares) ,souligne également que la profession, qui fait face à des catastrophes climatiques régulières, doit diversifier ses sources de revenus pour survivre.

Quel bilan tirez-vous de la moisson ?

Nous n'avons jamais eu autant d'écarts de rendement d'une exploitation à l'autre, d'une parcelle à l'autre. Il est difficile de trouver des explications, mais ces écarts sont phénoménaux : cela va du simple au triple. Les causes sont variées. Nous avons eu différents épisodes météo, avec un hiver très doux et humide, un début de printemps identique ;
puis très rapidement du sec. Le blé est “paresseux” par nature, par conséquent, tant qu'il trouve tout ce dont il a besoin dans son environnement, il ne cherche pas à se développer profondément, à s'ancrer profondément dans la terre. Mais dès que le coup de chaud est arrivé, il s'est trouvé mal enraciné. L'excès d'eau a été un facteur préjudiciable pour les semis. Des cultures comme la betterave ou le chanvre en ont souffert.

Quelles données chiffrées retenez-vous ?

Il faut d'abord rappeler qu'historiquement nous avons des terres à différents potentiels. Nous sommes habitués à des variations, mais pas à ce qu'elles soient d'une telle importance.

Pour le blé, la moyenne dans le département est à 70 quintaux par hectare (q/ha). Nous perdons 10 quintaux par rapport à l'an passé. Mais derrière ce chiffre, il y a de très gros écarts-types. Je dois ajouter que nous avons eu, comme pour les betteraves et les orges d'hiver, les premiers blés qui ont souffert de la jaunisse. C'est ce qui a généré des pertes de rendement de l'ordre de 30 à 40 % dans les parcelles touchées. Heureusement, dans les fermes, on étale en général les dates de semis, mais les exploitants qui étaient mal protégés ou qui n'ont pas pu intervenir en temps voulu se retrouvent avec des pertes significatives de rendement et parfois de qualité.


Julien Denormandie, ministre de l'Agriculture, a visité cet été l'exploitation de Guillaume Lefort, à Arville, pour rendre hommage à l'action des agriculteurs durant la crise sanitaire.

Justement, en matière de qualité, qu'en est-il ?

La qualité est plutôt présente, que ce soit en orge ou en blé. Ce n'est pas une règle parfaite, mais lorsque nous n'avons pas de très bon rendement nous avons moins de soucis avec la qualité : il y a moins d'effets de dilution sur la quantité de protéines.

Ce qui signifie ?

Cela signifie que nous avons tous les ingrédients pour faire du pain de qualité, de la bière de qualité et des aliments destinés au bétail de qualité.

Vous aviez indiqué l'an dernier avoir réalisé votre meilleure moisson. Et cette année ?

Cette année, je ne m'en sors pas trop mal. J'ai rempli mes propres objectifs de rendement. J'ai des terres plutôt légères et assez filtrantes, qui ont moins souffert de l'excès d'eau pendant l'hiver. Je mise énormément sur la qualité, je ne suis que très rarement au niveau des rendements moyens du département (j'y suis presque cette année, parce que le rendement départemental a bien chuté). J'ai une variété qui, je ne sais pas pourquoi, a eu un très bon rendement (95 q/h au lieu de 70-75 q/ha), mais qui décroche en termes de qualité.

Pour illustrer les écarts de rendement, je peux prendre mon cas personnel. Je travaille avec deux voisins situés à 10 kilomètres à la ronde. Nous utilisons un matériel identique, des variétés proches, mais j'ai traditionnellement un rendement moyen. Avec les terres les plus mauvaises du groupe, je devrais faire les plus mauvais rendements, or, je me retrouve en deuxième position, tandis que celui qui est censé avoir les meilleures terres se retrouve numéro trois. Il a fait une moisson catastrophique (il a du mal à dépasser les 50 q/ha). C'est assez inquiétant, nous ne sommes pas habitués à cela.

Donc, il y a des variations qui sont vraiment importantes et difficiles à expliquer, même à petite échelle. On ne peut pas faire de règle générale. C'est la première fois que nous voyons cela de manière aussi marquée. Ce sera l'inverse à l'automne : vu la sécheresse, tous les exploitants vont se retrouver sur un pied d'égalité. Concernant la betterave, cela risque d'être catastrophique, en maïs ce sera assez difficile aussi, les épis ayant souffert du sec, il sera difficile de faire de la marge avec. Nous attaquons bientôt les récoltes de betterave, tandis que celles du maïs sont imminentes.

Nous avons aussi constaté que des tournesols ont été récoltés au mois d'août, alors que c'est fin août maximum, habituellement. Il y a vraiment une moisson qui est plus précoce. Dès les orges d'hiver, les blés, les colzas… tout a été anticipé.

Pourriez-vous revenir sur les difficultés de la filière betteravière ?

Pour rappeler le contexte, des betteraves ont été semées, comme depuis deux ans, sans protection insecticide (les néonicotinoïdes). L'hiver ayant été très doux, comme je l'ai dit, elles ont été piquées par une importante population de pucerons, qui étaient très présents au moment des semis. Ils piquent la plante pour se nourrir et c'est la maladie qu'ils véhiculent, la jaunisse, qui fait des ravages. On le voit en passant près des champs de betterave, ils sont jaunes au lieu d'être plutôt verts. La photosynthèse ne se fait donc pas comme il faudrait et la sécheresse amplifie le phénomène.

Vous avez réussi à obtenir des avancées auprès du Gouvernement ?

Ce qui a été proposé, c'est de réintroduire de manière dérogatoire, comme c'est le cas dans 13 des pays producteurs de betterave en Europe, les néonécotinoïdes en enrobage de semence, sur la graine, de manière à éviter les traitements en aérien (pulvérisateur). L'intérêt c'est de pouvoir réutiliser cette méthode en attendant que la recherche progresse. Les premières années d'interdiction, cela s'est plutôt bien passé, mais cette année nous sommes touchés de plein fouet, et notamment tout le Sud francilien (l'Eure-et-Loire, le Loiret, le Sud Seine-et-Marne). Plus l'on remonte vers le nord, moins l'impact de cette jaunisse est important (l'impact atteint 20 % du territoire contre 80 % dans le Sud francilien).

Quelles seraient les conséquences ?

Il était très important pour nous de faire ces demandes rapidement, parce que nous devrions approcher les 60 % de pertes (je pense que nous allons récolter entre 15 et 30 tonnes à l'hectare au lieu de 80 à 110 tonnes). Dans certains secteurs, des agriculteurs ne vont même pas prendre la peine de récolter, parce qu'il faut une grande surface pour amortir le coût de l'arrachage (le coût moyen d'une récolte faite par un entrepreneur extérieur est d'environ 350 euros par hectare. Or, le peu de récolte que ces exploitants pourraient
réaliser ne couvre même pas ce prix-là).

Nous avons tous différentes cultures que l'on fait tourner (personne n'est spécialisé dans la betterave). Sans solution à court terme, nous aurions dû remplacer la betterave par une culture (colza, pois, féveroles) plus rémunératrice. Mais cela aurait notamment entraîné la mort de nos sucreries seine-et-marnaises, des entreprises familiales qui n'auraient jamais supporté une baisse aussi significative des rendements. Cela va déjà être difficile pour elles de supporter les baisses cette année.

Pour prendre un exemple, la sucrerie de Souppes-sur-Loing travaille, normalement, environ 90 jours dans l'année. Cette année, cette période sera probablement divisée par deux. La distillerie ne va pas ouvrir de manière à concentrer les betteraves sur la sucrerie pour la préserver.

Parce que si ces outils de production ferment, ce sera définitif. On voit s'ouvrir des usines en Europe de l'Est ou en Belgique, mais en France les contraintes sont telles que les productions se font ailleurs. Donc, notre priorité, c'était de maintenir tous ces outils et l'environnement économique qui va avec (à Souppes, l'usine représente 180 emplois directs, sans compter les emplois indirects, les transporteurs, les saisonniers, les restaurateurs, etc.).

Des exploitants ont demandé un plan d'urgence pour les céréaliers ?

L'objectif, c'était d'obtenir un plan de relance pour l'agriculture en général, même si chaque corporation essaie de se faire une place. Nous devons améliorer la résilience de nos fermes. On voit les phénomènes climatiques se multiplier et cela remet en cause notre façon de travailler, nos cultures. Les exploitants se rendent compte qu'ils doivent diversifier leurs sources de revenu, à travers l'élevage, la méthanisation, ou encore les panneaux solaires, pour passer ce cap.

La méthanisation semble être une bonne solution ?

Oui, mais cela n'est pas sans difficultés, tout n'est pas rose. La méthanisation représente un certain investissement. Nous avons aussi des problèmes d'irrigation. Nous avons connu cette année un épisode hivernal d'inondation, puis un été très sec. Nous nous battons pour faire en sorte de pouvoir stocker cette eau lorsqu'elle est en excès, afin de pouvoir la réutiliser l'été lorsque vient la sécheresse.

Nous ne voulons pas privatiser l'eau de pluie, comme disent certains de nos détracteurs. L'idée, c'est d'en prélever une petite partie, quand il y en a vraiment trop, sans que cela se fasse au détriment de la nappe phréatique ou des rivières.

En Seine-et-Marne, il y a très peu d'agriculteurs qui irriguent, même si certains se posent la question. Pour pouvoir créer de la valeur ajoutée, avec par exemple du maraîchage, nous pourrions profiter de cette eau récupérée en hiver. C'est, en outre, une pratique qui favorise la biodiversité : lorsque j'irrigue mes champs l'été, on voit accourir les chevreuils, les oiseaux, etc., qui sont bien contents de trouver un peu d'eau pour pouvoir s'abreuver.




Quentin CLAUZON
Journaliste

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