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Elisabeth Détry : « L'artisan est un homme-orchestre »

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Elisabeth Détry : « L'artisan est un homme-orchestre »
© MSM

Dirigeante d'une entreprise de couverture-plomberie à Saint-Mard, Elisabeth Détry s'est d'abord engagée au sein de la FFB et du BTP 77, avant de prendre la direction de la Chambre des métiers et de l'artisanat du Nord Seine-et-Marne. C'est toujours avec l'objectif d'agir au plus près des artisans qu'elle a pris la présidence de la «chambre réunie» en 2010. Plusieurs fois honorée pour sa défense de l'apprentissage et de la formation, Elisabeth Détry se voit avant tout comme une «courroie de transmission» au service des professionnels de l'artisanat.

Vous avez été désignée une nouvelle fois pour diriger la Chambre des métiers et de l'artisanat de Seine-et-Marne. Comment avez-vous abordé ce troisième mandat ?

Lors de ma réélection, le 3 novembre 2016, j'ai pris l'engagement de poursuivre le programme ‘‘plus proche des territoires, des entreprises et des hommes''. Je rappelle que la Chambre de métiers, c'est 25 élus artisans et chefs d'entreprise en activité. Je suis moi-même dirigeante d'une entreprise artisanale de couverture-plomberie. Pour bien exercer ma fonction, je dois connaître au mieux les préoccupations des artisans. Je suis une professionnelle élue et non une élue professionnelle. L'artisan est un véritable « homme-orchestre » qui doit tout assumer ou presque : la production bien sûr, mais également la comptabilité, la commercialisation, la communication, la gestion du personnel, les règles et directives en matière d'hygiène, de sécurité et d'environnement.

De fait, notre projet pour l'artisanat seine-et-marnais se décline en quatre axes principaux. D'abord, nous souhaitons accentuer les services de proximité au cœur des territoires pour développer l'esprit entrepreneurial, encourager la création et la reprise d'entreprises. Promouvoir l'artisanat auprès des consommateurs et du grand public, fait également partie de nos priorités, en veillant à la meilleure orientation vers nos activités afin d'assurer l'avenir et pérenniser les savoir-faire.

« Je suis une professionnelle élue et non une élue professionnelle ! »

Mais aussi développer une offre de formation adaptée aux besoins des artisans, en modernisant et en adaptant les plateaux pédagogiques de nos Instituts des métiers et de l'artisanat, en relation avec les organisations professionnelles concernées. Enfin, nous devons accompagner les artisans tout au long de la vie de l'entreprise, en passant par les différentes phases du développement, de la formation et de l'innovation…

Pour autant, les défis à relever sont nombreux pour obtenir au niveau national, voire européen, la suppression ou l'amendement de mesures qui mettent en péril la survie de nos entreprises, comme l'harmonisation des prélèvements fiscaux et sociaux pour mettre fin au dumping social à l'intérieur de l'Europe, le maintien d'une TVA à taux réduit, la prise en compte des spécificités de l'artisanat dans l'élaboration des normes et réglementations si l'on veut maintenir une activité économique digne de ce nom dans nos territoires, ou encore la protection et la valorisation de nos produits et savoir-faire… et le « fait en France » bien entendu. Nous avons dans nos métiers des pépites dans la sous-traitance industrielle. Ces métiers rares doivent être transmis. On trouve dans l'artisanat des personnes qui ont une inventivité et une richesse insoupçonnées.

Comment se porte l'artisanat en Seine-et-Marne ?

En préambule, je dois préciser que le nombre des entreprises artisanales sur le département est en augmentation constante depuis plus de 15 ans. La micro-entreprise est cependant venue perturber en quelque sorte l'environnement économique de nos entreprises artisanales qui, rien que pour notre département, représentent plus de 5 000 « auto-emplois ».

En 2016, 42 % des entreprises appartenaient au secteur du bâtiment, 39 % au secteur des services, 11 % à celui de la fabrication et 8 % relevaient de l'alimentaire. La Seine-et-Marne est grande en termes de surface, mais nous ne sommes pas la première chambre. Paris compte 35 000 membres, nous en avons 22 600. Mais comme je l'ai évoqué, nous sommes l'un des départements qui continuent à prospérer. Nous avons une réserve foncière et des territoires qui sont dans le devenir, comme à Coulommiers. La Seine-et-Marne, c'est également 1 500 entreprises artisanales sur ses 17 communes de Roissy Pays de France.

Nous remarquons par ailleurs une féminisation dans certains secteurs, ce qui est une bonne chose pour l'évolution de nos métiers et la création d'activités nouvelles.

Quel est le niveau de cette féminisation ?

Nous avons à peu près 30 % de femmes chefs d'entreprise, dans certains secteurs. Les choses ont évolué favorablement. J'ai notamment une élue qui pratique le métier de doreur, une autre celui de tapissier, une autre encore qui a racheté une entreprise de peinture… Les exemples sont nombreux et malgré certaines difficultés à intégrer des métiers plutôt ‘‘masculins'', je leur dis toujours ‘‘ne lâchez rien !''. Malgré tout, je ne suis pas pour la parité à l'extrême, qui peut produire certains effets pervers. Il vaut mieux qu'une femme soit recrutée pour ses compétences. Même s'il est vrai que la pression est plus forte sur les femmes quand il y a moins de travail et que leur place dans certains pays laisse encore à désirer…

Nous essayons de faire en sorte qu'il y ait un équilibre, mais sans forcer outre mesure. Pour ma part, j'ai toujours été très bien accueillie et aidée par mes présidents du bâtiment.

Quelle est votre position sur l'apprentissage, sujet largement débattu depuis quelques mois ?

C'est un grand et complexe sujet qui me tient à cœur, j'ai moi-même formé des apprentis (Elisabeth Détry a reçu la Légion d'honneur des mains du préfet Jean-Luc Marx pour sa défense de l'apprentissage et de la formation, ndlr). Même si on peut trouver à ce combat un côté opportuniste, puisque nous avons besoin d'apprentis pour pérenniser nos entreprises. Mais l'artisanat existe depuis bien longtemps et existera encore, nous avons toujours formé des apprentis. Je me suis battue pendant dix ans pour faire sortir L'Institut des métiers et de l'artisanat (IMA) du Pays de Meaux. Nous avons aussi un très bel établissement à Saint-Germain-Laval que nous remettons au goût du jour. L'apprentissage se résume à trois choses : un jeune qui se cherche, une entreprise et un centre de formation.

L'essentiel reste que le jeune trouve sa voie, qu'il vienne se former chez nous par envie et non par défaut. L'IMA du Pays de Meaux a été pensé dans ce sens et valorise la formation tout au long de la vie. Il faut également rappeler que les parcours linéaires vont disparaître et nous devons adapter les centres à ces évolutions. J'ai la chance de représenter la Chambre régionale de métiers et de l'artisanat d'Île-de-France au Ceser (Conseil économique, social et environnemental régional) d'Île-de-France et nous travaillons sur un rapport sur l'apprentissage et son futur.

Toutefois, débloquer l'apprentissage ne se fait pas en un claquement de doigts. Il nous faut travailler sur une multitude de sujets. Des jeunes souhaitent se former dans des filières qui ne recrutent plus, ou à l'inverse certaines offrent des débouchées qui n'intéressent pas les jeunes. Le contrat d'apprentissage est très peu flexible… Quand on sait que 50 % des chefs d'entreprise artisanale ont été apprentis, on peut aisément penser que ce secteur est une voie royale pour s'épanouir ou rebondir dans la vie professionnelle. Encore faut-il lui donner les moyens de poursuivre son développement au cœur de nos territoires.

Le problème réside-t-il dans la mentalité des Français ?

Le problème est plus complexe que cela. Nous ne prenons pas des apprentis pour avoir de la main-d'œuvre bon marché. Nous avons quelques partenariats avec l'Éducation nationale mais ce n'est peut-être pas encore suffisant. C'est à croire qu'elle voudrait nous voir recruter uniquement « les derniers de la classe ». Or, nous avons besoin de passionnés. Un licenciement dans une entreprise artisanale est un déchirement, nos entreprises sont à taille humaine.

L'exemple allemand est souvent cité…

Oui, il est beaucoup question de l'apprentissage en Allemagne, mais il n'est pas fait de la même manière qu'en France. La comparaison entre deux systèmes différents est hasardeuse. Mais nous pourrions tout de même nous inspirer de certaines choses. Nous sommes toujours en recherche d'un professeur de mathématiques ou de gestion. Pourquoi ne serait-il pas possible d'avoir un tronc commun pour les enseignants, de sorte que ce ne soit pas dévalorisant d'enseigner en centre de formation plutôt qu'en lycée ? Nous avons tout de même réussi à mettre un pied dans l'université. En effet, de plus en plus d'étudiants ont un ‘‘beau diplôme'', mais aucun emploi à la clé. Ils reviennent donc vers nous.

A quels autres enjeux l'artisanat doit-il faire face ?

J'ai notamment évoqué le cas des auto-entrepreneurs. L'initiative part d'une bonne idée mais l'application qui en est faite n'est pas adéquate. Simplifier l'accès à la création d'entreprise est une bonne chose. Mais faire croire à ces personnes qu'elles deviennent entrepreneur, simplement en créant leur propre emploi me semble abusif. Même chose lorsque l'on nous dit que la qualification n'est plus nécessaire. Je pense que tout un chacun préfère requérir les services d'un artisan qui ‘‘travaille dans les règles de l'art''.

Plus clairement, l'idée consistant à faire de l'auto-entrepreneuriat un tremplin pour pouvoir aller plus loin dans l'entreprise est louable. Malheureusement beaucoup de ces auto-entrepreneurs devenus micro-entrepreneurs ont détourné la loi et pratiquent une forme de concurrence déloyale, puisqu'il n'y a pas de TVA, par exemple. Nous n'avons pas non plus les mêmes charges, cela ne peut pas durer. Nous avons même dû batailler pour qu'ils soient assurés. Bien sûr, il existe des micro-entrepreneurs très courageux, avec une forte envie de réussir, qui font évoluer leur structure.

Nous devons les aider. Mais certaines professions ne sont pas du tout faites pour de la micro-entreprise. Les micro-entrepreneurs ne sont pas créateurs de richesses. Du fait de leur faible chiffre d'affaires, ils ne peuvent recruter un salarié ou un apprenti. La simplification, oui, mais la déréglementation, non. Faute de quoi nous allons tous y perdre.

Quel regard portez-vous sur l'avenir ?

Nous avons un nouveau président de la République. Il faut espérer que son gouvernement n'oublie pas l'artisanat. C'est à nous de faire le premier pas. Nous attendrons quelque temps pour juger. J'ai toujours le respect des élus. Je souhaite que ce gouvernement réussisse, pour que la France réussisse, mais que l'on arrête de maltraiter les entreprises qui font de leur mieux. Dévaloriser nos métiers, qui existent depuis très longtemps, n'est pas très judicieux. Nous continuerons d'exister encore longtemps, des produits seront toujours fabriqués par la main de l'homme. Nous avons réussi à nous adapter et nous nous adapterons encore si on nous en laisse les moyens !




Quentin CLAUZON
Journaliste

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