UtopiHa, l'entreprise solidaire qui monte

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UtopiHa, l'entreprise solidaire qui monte
© MSM - De gauche à droite, Idriss Sarouhou, comptable (cercle commercial, cercle gestion administrative) Nicolas Vomero, commercial (cercle commercial), Paul Legras, directeur général, Virginie Couedel, chef de projet développement durable (cercle ferme permacole), Sabrina Fontaine, assistante administrative (cercle RH, achats, direction financière).

Depuis trois ans, l'entreprise adaptée UtopiHa (ex-Smap), franchisée Elise, collecte, trie et valorise les déchets de bureau, à Vaux-Le-Pénil. Agréée Esus (Entreprise solidaire d'utilité sociale), cette SAS, orientée vers le développement durable et employant des personnes en situation de handicap, a connu un fort développement. Une ascension inattendue qui lui permet notamment d'envisager la création d'une ferme permacole et d'une usine de méthanisation, tout en privilégiant les circuits-courts, la solidarité et le vivre ensemble. UtopiHa (contraction d'utopie et d'humain) expérimente également un mode de gouvernance partagée, qui préfère les rapports horizontaux aux relations pyramidales actuelles. Rencontre avec son board, baptisé « cercle premier ».

Que représente UtopiHa aujourd'hui ?

Nous développons depuis janvier 2015 la collecte, la valorisation et le tri d'une quinzaine de déchets de bureaux, adossés à la franchise Elise qui regroupe des entreprises adaptées et d'insertion, ce qui représente près de 250 tonnes de déchets par an. Cette activité, qui nous a permis de nous développer, a même conduit à faire exploser notre prévisionnel, qui a doublé.

Nous avons recruté 15 personnes entre 2014 et 2015. Nous sommes passé de 11 à 26 personnes aujourd'hui (dont 18 personnes en situation de handicap). Dans le même temps, nous sommes passés d'un à sept véhicules collecteurs. Nous travaillons pour 250 clients sur 650 points de collecte, sur la moitié Est de la région parisienne, à savoir les arrondissements de l'Est de Paris, et les départements de l'Essonne, du Val-de-Marne, de la Seine-et-Saint-Denis et de la Seine-et-Marne. Nous allons bientôt passer la main à un nouvel établissement franchisé Elise s'agissant de la Seine-Saint-Denis et du Nord de la Seine-et-Marne. Cela nous convient puisque nous allons nous recentrer sur notre base, mais cela nous obligera aussi à compenser le chiffre d'affaires manquant.

Les déchets recyclés par UtopiHa
Biodéchets (biogaz ou compost), bouchons (valorisés dans l'industrie), bouteilles en plastique PET (polytéréphtalate d'éthylène, qui se recycle indéfiniment), canettes en aluminium et capsules de café (valorisées dans l'industrie), les cartons, déchets d'équipements électriques et électroniques (réutilisés) ou encore cartouches d'encre (recyclés), LED, mobilier de bureau, palettes en bois, collecte de déchets papiers, déchets textiles, piles. UtopiHa donne par ailleurs l'exemple et se chauffe elle-même avec du bois de palette, utilise du mobilier de récupération, se fournit en équipement électronique de récupération…

Pourquoi souhaitez-vous passer en société coopérative ?

Dans notre réflexion, la société coopérative était au départ un moyen de pérenniser l'entreprise, d'empêcher que son âme disparaisse lors du rachat en la transmettant aux salariés devenus actionnaires. Après un temps d'hésitation, nous avons relancé l'idée en début d'année 2016. Nous avons cherché à élargir nos activités pour élargir la Scop et permettre aux employés d'acquérir davantage de qualifications professionnelles, comme conduire un véhicule léger doté d'un container. Nous avons également été amenés à suivre le dispositif local d'accompagnement de France Active, sur la direction que nous voulions donner à l'entreprise sur les dix prochaines années.

Les projets qui en ont découlé nécessitent ce passage en société coopérative, qui prendra la forme d'une SCIC (société coopérative d'intérêt collectif). La gestion démocratique et la non-lucrativité sont la règle comme en Scop, mais la SCIC permet aussi aux bénéficiaires de l'activité (usagers, fournisseurs, clients) et aux bénévoles, financeurs et collectivités locales de détenir une part du capital. Le partage du pouvoir est obligatoire, puisqu'aucune des parties prenantes ne peut détenir la majorité.

La SCIC permet aussi aux employés de devenir actionnaires, mais il n'y a pas d'obligation à l'être comme pour la Scop. Nous nous sommes également rendus compte, lors de la récupération, que certains déchets partis en destruction pouvaient être réemployés. Nous avons donc réfléchi à leur réutilisation, à leur réparation. Ce qui implique, comme nous l'avons dit, de former le personnel, qui va monter en qualification. Si cette activité devient rentable, c'est parfait. Bien sûr l'humain est pour nous plus important que la rentabilité, mais nous sommes tout à fait conscients de la nécessité d'avoir une activité profitable et rentable qui nous permettra d'avancer sereinement.

UtopiHa a d'autres projets en tête ?

En complément de cette activité de ressourcerie (de collecte, ndlr), où nous souhaitons à terme pouvoir offrir un atelier de réparation pour ceux qui le souhaitent, nous avons imaginé le développement d'une ferme bio en permaculture.

La permaculture, ce n'est pas seulement une manière de cultiver, c'est aussi une philosophie, une raison d'être, qui rejoint celle que nous avons choisi (se préoccuper de la terre, des hommes et partager équitablement). Nous avançons progressivement, d'abord avec l'idée de nous nourrir avec cette activité, puis de lancer la vente, de programmer des projets pédagogiques, etc.

Où en est ce projet ?

Le projet a démarré en 2016 et devrait voir son aboutissement durant le mois de janvier. Nous avons pris contact avec la mairie de Vaux-le-Pénil. Les élus municipaux ont prêté une oreille attentive à notre projet et se sont montrés très réactifs. Nous avons reçu des propositions de location d'une terre à 3 km de notre local (sise 303 rue Pierre et Marie Curie à Vaux-le-Pénil, ndlr). Nous avons déjà défendu le projet devant les 27 élus de la majorité sur 33 qui ont donné leur accord.

Comment cela va se concrétiser ?

Nous devons d'abord monter une étude sur 6 mois pour bien définir le projet, délimiter ce que nous voulons faire et savoir comment nous voulons procéder. Mais aussi nous assurer de la lucrativité de cette activité. Aujourd'hui, il y a beaucoup d'effets de mode sur ces secteurs de la permaculture, du respect de l'environnement, de la méditation… Ces établissements ont leur place, mais nous voulons être sûrs que notre structure soit rentable de par la vente de sa production et qu'elle puisse faire vivre les personnes qui vont y travailler.

L'étude de marché permettra d'anticiper la production et son prix de vente. En effet, nous ne voulons pas vendre nos produits bio 70 % plus cher que les produits standards, mais au même prix, pour toucher des populations qui aujourd'hui n'ont pas accès aux aliments sains, parce qu'elles n'ont pas les moyens de se les payer. Nous sommes encore une fois accompagnés par France Active qui finance une partie de l'étude. Une personne sera dédiée à 100 % au projet de janvier à juin 2018, pour aboutir à une vision à 10 ans de ce que sera cette ferme et de tout ce qui lui sera associé.

Cette ferme sera créée de toutes pièces ?

Eu égard au terrain octroyé par la municipalité, nous devrions débuter avec une parcelle en friche de 5,5 hectares. Il faut donc tout créer. Et comme nous voulons faire de l'arboriculture, nous devons nous projeter sur les 10 ans à venir. En parallèle, la ferme accueillera de la culture maraîchère, qui devrait démarrer dès la fin du mois de mars 2018 si nous disposons des terres rapidement. Nous voudrions également accueillir des poules, un élevage d'ovins ou de caprins pour faire de la transformation de fromage de chèvre ou de brebis… Nous en sommes encore au stade du brainstorming. La permaculture va chercher à n'adjoindre aucun intrant (produits chimique) aux cultures. Et nous essaierons de ne pas importer d'eau. C'est de l'eau de pluie que nous allons capter puisque cette technique nécessite très peu d'eau.

Nous tenons aussi à rappeler que si la permaculture essaie de se développer en autarcie, d'être autonome en énergie et en apport, elle reste très ouverte sur le monde. Outre l'accueil d'écoles, nous avons pour projet d'étudier le retour des insectes et des oiseaux sur les parcelles. Enfin, l'étude menée pendant 6 mois a été annoncée en open source. Quiconque voudra se l'approprier pourra développer lui-même son projet. Tout cela se fera bien sûr en lien avec notre activité de base qui porte l'entreprise et avec l'idée d'être un véritable acteur du territoire en partenariat avec les collectivités territoriales, dont la commune de Vaux-le-Pénil.

Comment est perçu le projet de manière générale ?

Au départ, les observateurs étaient plutôt sceptiques. Aujourd'hui, on commence à nous connaître. Nous avons avancé pas à pas et démontré que le cœur de notre projet était viable, ce qui nous a permis de gagner la confiance de plusieurs personnes, qui ont pris conscience que c'était possible. Nous sommes accompagnés par France Active qui est une structure extrêmement pointilleuse. Tous nos bilans ont été positifs, l'année dernière également, alors que nous avions acheté le bâtiment. Une fois le local payé, nous pourrons disposer de fonds propres pour assurer le futur de l'entreprise.

Nous avons dû gravir une rampe plus importante et malgré tout, nous avons réussi, les clients sont satisfaits. Et ce n'est que la partie immergée de l'iceberg. Nous nous chauffons au bois de palette et gagnons de l'argent puisqu'il faut évacuer puis traiter ce produit. Nos quatre derniers véhicules roulent au biométhane et devraient être alimentés par notre propre usine de méthanisation (et notre propre station de remplissage) que nous souhaitons construire sur la ferme. Nous avons un projet avec le SMITOM de collecte des biodéchets sur le territoire. L'objectif sera de récupérer 300 tonnes par an pour faire rouler 10 véhicules au biogaz. L'étude permettra de mettre en musique tout cela.

Qu'en sera-t-il s'agissant du recrutement ?

Sur la ferme permacole, nous nous sommes engagés sur huit personnes supplémentaires à terme. Nous irons sûrement au-delà. Nous pensons déjà pouvoir accueillir un chantier d'insertion pour former des jeunes au maraîchage ou à l'arboriculture. Nous envisageons aussi d'accueillir un paysan en devenir. Nous aurons un chef de projet à plein temps sur le sujet.

En quoi consiste cette gouvernance ?

Après avoir suivi le MOOC proposé par le mouvement Colibris et l'université du Nous, nous avons bénéficié d'un accompagnement d'Afile 77. Il s'agit d'une méthode flexible et adaptative. Nous cherchons à tout moment à trouver la meilleure organisation. L'objectif est d'aboutir à un mode de fonctionnement standard qui s'applique au quotidien.

Dans cette gouvernance, il existe toujours une structure, une organisation, mais les liens pyramidaux sont mis à plat. Nous avons un cercle premier où nous prenons les décisions les plus importantes (six personnes). Des cercles tels que sur les ressources humaines, les achats, le commerce et bientôt la ferme permacole viennent le compléter. Le tout est pensé de manière à être le plus efficace possible. Nous avons une réunion dite de triage le lundi, qui permet de renvoyer les sujets à traiter aux différents cercles.

Toutes les quatre semaines, cette réunion de triage se transforme en réunion de gouvernance : le cercle premier se réunit pour prendre des décisions par consentement. Sur chaque sujet à traiter, nous échangeons entre nous et traitons les différentes objections d'une proposition à adopter. La décision prise n'est pas forcément la meilleure mais nous sommes assurés que personne ne soit mis de côté, contrairement aux décisions prises à la majorité. Chaque cercle dispose d'un facilitateur, qui doit veiller au respect des règles de ce mode de gouvernance.

L'idée est de faire en sorte que tous nos projets soient gérés au mieux en gouvernance partagée, puis de faire participer l'ensemble des acteurs de l'entreprise et demain ceux de la SCIC. La ferme permacole sera dotée d'un comité de pilotage qui intégrera le chef de projet UtopiHa, du personnel, des représentants de la municipalité et de France Active. Nous ne créons pas un monde idyllique, sans défauts ni conflits, mais nous cherchons simplement à être utopistes dans ce que l'utopie a de réalisable.




Quentin CLAUZON
Journaliste

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