AccueilÉconomieVie des entreprisesCarine Rouvier : « Les femmes ne volent jamais le travail des hommes »

Carine Rouvier : « Les femmes ne volent jamais le travail des hommes »

C’est une figure de l’entrepreneuriat seine-et-marnais. Carine Rouvier a fondé RG Group, une holding qui regroupe cinq entreprises et qui emploie 170 personnes.
Carine Rouvier : « Les femmes ne volent jamais le travail des hommes »
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ÉconomieVie des entreprises Publié le , Propos recueillis par Farid Zouaoui

Celle-ci est basée à Mareuil-lès-Meaux et est spécialisée notamment dans les secteurs du BTP et du transport. Originale, ambitieuse et à la personnalité affirmée, cette entrepreneuse est également présidente, depuis un an, du réseau national Femmes cheffes d’entreprise (FCE) qui compte 2 000 membres. Alors que la Journée internationale des femmes est célébrée le 8 mars, Carine Rouvier évoque son parcours et se confie sur la place des femmes dans le monde de l’entreprise et dans la société en général. Décoiffant !

Que représente la Journée internationale des femmes ?

Pas grand-chose, du moins dans mon domaine professionnel. Je suis une femme cheffe d’entreprise toute l’année et pas seulement le 8 mars ! Les journalistes veulent nous entendre lors de cette journée. À croire que nous sommes des femmes au foyer le reste du temps !

Cette journée du 8 mars doit-elle perdurer ?

Oui, tant qu’il y aura des femmes qui ne sont pas respectées. Les choses avancent à petits pas dans nos sociétés modernes, mais ce n’est pas le cas partout et des retours en arrière sont toujours possibles. Mais peut-être faudrait-il instituer une journée des droits des hommes pour comparer avec ceux des femmes ? Ces messieurs auraient peut-être des choses à partager…

Est-il toujours compliqué d’être une femme aujourd’hui ?

Quelle drôle de question ! Nos sociétés de consommation ont énormément évolué en l’espace de plusieurs décennies. La femme de 1922 et celle de 2022 ne sont plus du tout les mêmes. Leur environnement et les attentes ont radicalement changé. Est-ce une bonne ou une mauvaise chose ? Chaque femme a son opinion selon son environnement et son expérience. En faire une généralité est dégradant, irrespectueux et je dirais même dépassé ! Chaque femme a obtenu le droit de s’exprimer librement. En tous les cas, c’est comme ça chez nous.

Comment êtes-vous parvenue à vous imposer dans les milieux réputés masculins du BTP et du désamiantage ?

Je n’ai pas l’impression de m’être imposée. J’aime depuis longtemps les bâtiments, l’architecture et les travaux. J’étais même une vraie bricoleuse ! C’est donc naturellement que je me suis tournée vers ce domaine. Le fait de respecter les hommes et les femmes qui y travaillent m’a permis d’être acceptée. J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour le travail des ouvriers. Je leur ai même parfois lu les notices ! Ce n’était pas grand-chose, mais nous avons toujours collaboré. Chaque compétence trouve sa place dans le puzzle qu’est un chantier avec un respect mutuel. Les gens du BTP ont du talent.

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La représentativité des femmes au sein des organismes paritaires vous tient à cœur. Où en êtes-vous ?

On n’a guère avancé, mis à part les quotas qui obligent quelques institutions à ouvrir leurs portes. De nombreux messieurs au pouvoir trouvent encore le moyen de détourner la parité. Il suffit de regarder le résultat des dernières élections dans les Chambres de commerce et d’industrie. On est à peine à 10 % de femmes occupant des postes importants. Partout où il y a du pouvoir, il y a des freins de la part des hommes. Lorsque je suis devenue présidente de FCE, j’ai effectué une tournée en France. J’ai rencontré nos adhérentes, mais aussi beaucoup de dirigeants. Dans 95 % des cas, ces messieurs commençaient leur discours en m’expliquant qu’ils appréciaient particulièrement de travailler avec des femmes et qu’ils l’avaient prouvé en en nommant à des postes importants. C’est pareil quand on dit « Je ne suis pas raciste, j’ai un ami noir! »
J’ai fini par leur répondre que j’avais choisi aussi de placer des hommes à des postes importants dans mon entreprise ! Il reste donc encore beaucoup de chemin à parcourir.

Quand vous travailliez chez McDonald’s, imaginiez-vous diriger un jour plusieurs entreprises?

Chez McDo, j’ai appris les bases que j’exploite toujours aujourd’hui : le client est roi ! Je m’éclatais vraiment dans ce job, mais je savais que je repartirais vers mes premières amours. En effet, à 22 ans, j’ai créé ma première entreprise, une boutique de fleurs. C’était une belle opportunité. À l’époque, j’avais déjà une salariée. Tous les jeudis, à 3 heures du matin, j’allais au Marché de Rungis pour alimenter la boutique et je partais travailler ensuite. J’ai du tout lâcher pour des raisons personnelles.

Aujourd’hui, vous êtes à la tête d’une holding. Comment assumez-vous cette responsabilité ?

Je ne pense pas que vous auriez posé cette question à un homme . Je suis passée par tous les postes de mes entreprises. Quand on démarre à quatre salariés et qu’on arrive à 170, il faut être très polyvalent, mais connaître aussi ses propres limites et compétences. Le principal a été d’apprendre à déléguer et à accepter que d’autres feront le job différemment, voire peut-être mieux. La confiance et le respect, c’est la clef, même si ce n’est pas facile tous les jours.

Vous développez le concept de “management libéré” en vous appuyant notamment sur l’autogouvernance. Pourquoi ?

L’autogouvernance est une manière de libérer l’entreprise du joug autoritaire et hiérarchique. C’est dans mon ADN de remettre en cause l’autorité et l’éducation qu’on a reçue. J’ai toujours imaginé que tout le monde voulait être indépendant comme moi. J’ai donc fait le pari un peu fou que les salariés pourraient s’autogouverner. Mais avec la crise sanitaire, j’ai dû remettre des leaders à la tête des entités. Nous avons touché les limites de cette libération, car en temps de crise, les salariés ne prennent plus de décisions et c’est un vrai problème. Mais l’entreprise continue de se réinventer, en misant toujours sur l’autonomie et la confiance.

Avez-vous pu mettre en place un conseil économique et social interne et des autoévaluations comme vous le souhaitiez ?

Ce conseil s’est fait sous la pression de la crise. Je voyais les porte-parole des groupes autogouvernés et les membres du conseil une fois par mois, mais nous avons fini par les regrouper autour d’un repas convivial. On a invité aussi les associés des entreprises qui sont des salariés. Ce conseil se forme petit à petit. En revanche, les autoévaluations ont du mal à prendre. Les salariés n’ont pas encore passé le cap de se dire qu’il faut travailler pour soi, pour ses collègues et surtout pour ses clients, plutôt que pour son patron. Du coup, ils attendent encore le rendez-vous annuel pour savoir ce que leur manager pense d’eux. C’est désolant, mais on ne change pas des décennies d’éducation mal faite ! Il faudra du temps, mais je reste optimiste.

Vous êtes devenue présidente nationale du réseau FCE. Est-ce une forme de consécration ?

Ce serait avoir peu d’ambition. Ce sont les hasards de la vie qui m’ont mis à cet endroit, mais aussi mon énergie à militer pour les choses en lesquelles je crois. Plus je côtoie des femmes cheffes d’entreprise et plus je constate qu’elles manquent d’ambition. Et quand elles en ont, elles n’ont pas forcément les moyens d’aller où elles veulent. Si on les aidait, notre économie s’en porterait mieux. Les femmes ne volent jamais le travail des hommes, il n’y a rien à craindre là-dessus. Laissons-les briser les plafonds de verre. Ma mission est de permettre aux cheffes d’entreprise de se réunir pour cultiver l’ambition et la performance économiques, malgré certains a priori qui existent, comme celui du rapport de la femme à l’argent. On doit être fière d’en gagner et ne pas s’excuser.

Comment vos entreprises vivent-elles la crise sanitaire depuis deux ans et la guerre en Ukraine peut-elle aussi les impacter ?

On a traversé cette crise difficilement et nous n’en sommes pas encore sortis. En 2020, nous avons dû arrêter pendant deux mois et la reprise a pris un temps infini. Nous avons maintenu le chiffre d’affaires, mais les marges se sont effondrées. Le prêt garanti par l’Ètat va nous coûter l’équivalent de quatre ans d’investissements. La guerre en Ukraine va aussi nécessairement nous impacter. Je ne sais pas encore sous quelle forme, mais ce ne sera pas neutre. J’ai une pensée particulière pour les hommes et les femmes de mon entourage et pour mes salariés qui sont originaires des pays de l’Est. Une partie de leurs familles est touchée directement. Nous sommes en train de collecter des dons dans nos entrepôts et nous allons voir comment, avec nos chauffeurs, les acheminer en Moldavie, qui accueille des réfugiés ukrainiens.

Rêvez-vous toujours d’effectuer le tour du monde ?

Je n’en rêve pas, je le fais ! Je pars et je reviens régulièrement. Quand j’étais plus jeune, je pensais plutôt partir avec un sac à dos, mais le confort est quand même intéressant ! Quand c’est possible, je descends dans de beaux hôtels, mais cela ne m’empêche pas de faire de belles rencontres avec les adhérentes de FCE ou les habitants. J’ai beaucoup de chance !

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