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Arnaud Rousseau : « Les Français veulent une alimentation plus locale et plus verte »

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Arnaud Rousseau : « Les Français veulent une alimentation plus locale et plus verte »
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Arnaud Rousseau est le président de la FDSEA 77. Après s'être installé, en 2002, sur l'exploitation familiale, basée à Trocy-en-Multien, il prend rapidement des responsabilités au sein des fédérations départementale et nationale. Également engagé au niveau européen, Arnaud Rousseau développe une vision pragmatique de l'agriculture, partagé entre un attachement fort à son territoire et une conscience aiguë des enjeux plus globaux touchant sa profession.

Quelles sont les particularités de la FDSEA 77 ?

Notre FDSEA est atypique. Sur 2 300 exploitations professionnelles seine-et-marnaises, environ 1 600 sont adhérentes chez nous. En France, le monde agricole est le secteur le plus syndiqué. Dans le département, nos agriculteurs sont syndiqués à plus de 50 %, parce qu'ils savent que ‘‘c'est là que ça se passe''. Et ce, malgré les mutations énormes que nous avons traversées, avec l'arrivée de la génétique, de la robotique, de la numérisation. Les fondamentaux demeurent : nous travaillerons toujours avec le vivant et les aléas climatiques, comme lors des inondations de l'an dernier. Ce métier est l'alliance de la tradition et de la modernité, c'est ce qui le rend passionnant.

Je pense que le monde agricole a encore des valeurs très fortes, même si j'observe que la montée de l'individualisme le touche aussi. En Seine-et-Marne, nous sommes encore sur une agriculture familiale, où chacun fait attention à l'autre. Mais je ne vends pas un monde miraculeux, il y a des revers à tout cela.

Une agriculture qui souffre à l'heure actuelle…

Oui, l'agriculture souffre en ce moment, mais je ne veux pas tomber dans le cliché du déclinisme, de la nostalgie. L'agriculture au cours des siècles a toujours connu des aléas. Il est vrai qu'aujourd'hui, la mondialisation a accéléré les déficits de compétitivité. Malgré tout, nous ne devons pas nous renfermer sur nous-mêmes, mais essayer de fixer avec les politiques un nouveau cadre, dans lequel la société dirait ce qu'elle attend de nous. Durant l'après-guerre, il nous a été demandé de produire beaucoup. Aujourd'hui, la société veut une alimentation plus locale, plus verte.

Cela rejoint la question de la transition écologique ?

En quelque sorte. Nous devons concilier la rentabilité et la durabilité, en essayant de rester pragmatique. Nous ne sommes plus dans une économie administrée, mais bien dans une économie de marché. Nous devons agir en conséquence.

Reste que pour qu'une entreprise agricole puisse investir, il faut qu'elle ait des revenus. Ces investissements doivent également être en phase avec la demande. Que ce soit en agriculture conventionnelle, de conservation, ou biologique, nous devons veiller à conserver la diversité de nos modèles de production.

Quelles sont les solutions ?

Il faut tout d'abord parler du cadre. En France, avec les standards de qualité imposés par Bruxelles, les coûts sociaux et environnementaux, nous ne produisons pas dans les mêmes conditions que d'autres États européens. Quels produits veulent les Français ? Quelle sécurité souhaitons-nous apporter ? Quel prix les consommateurs sont-ils prêts à payer ?

L'agriculteur est pragmatique, loin des grands discours des hommes politiques. On ne peut pas lui demander de produire de la qualité, du local, en faisant face à la concurrence internationale, avec du poulet au chlore ou du bœuf aux hormones. On voudrait de l'alimentation premium au prix du standard mondial. Ce n'est pas possible.

Le sujet de fond est lié à la situation économique de la France et à sa croissance atone qui affecte le pouvoir d'achat des ménages.

Cela rejoint la question de la répartition de la valeur ajoutée ?

Oui, mais j'insiste sur le cadre qui est très important, on peut disposer des meilleures filières, mais sans cadre on ne va pas loin. La question de la valeur ajoutée est aussi à l'ordre du jour. Aujourd'hui, il y a quatre centrales d'achat en France, 700 000 entreprises dans l'agroalimentaire, et 400 000 paysans. Où croyez-vous que se trouve le pouvoir ? Nous sommes les grands perdants des négociations commerciales.

Non seulement on est en train de détruire la production, mais à ce jeu du toujours moins cher, la grande distribution détruit ses marges. Nous avons atteint la limite d'un système. En tant qu'agriculteur, je ne peux pas accepter que nous soyons seulement des fournisseurs de matières premières. Il est normal que le distributeur et les intermédiaires s'enrichissent, mais cela ne peut être systématiquement au détriment de la production. Ce n'est plus durable. Les Français doivent trancher, s'ils désirent du local et de la qualité, ils doivent accepter d'en payer le juste prix.

Vous venez d'évoquer le bio, particulièrement en vogue…

Je ne suis pas défavorable à l'agriculture biologique, mais en Île-de-France, elle ne représente actuellement que 2,3 % des terres cultivées. On ne peut pas oublier les 98 % restants. Il faudra probablement produire davantage de bio, puisque la demande est comblée par des produits d'importation. En revanche, on ne peut pas imposer une agriculture 100 % bio. Tout est une question d'équilibre. Nous serons toujours obligés de produire du standard.

Si l'Europe impose des standards, elle gère aussi les fonds de la PAC. Pourquoi la France rencontre-t-elle des difficultés en la matière ?

En France, nous ne sommes plus capables de rendre compte du travail effectué. En 2015, l'Union européenne a demandé la restitution de plus d'un milliard d'euros d'aides. L'administration a inventé une telle usine à gaz qu'elle n'en maîtrise plus rien. C'est pourquoi nous avons l'équivalent de trois campagnes PAC qui ne sont pas soldées, notamment les paiements du deuxième pilier (concernant le développement rural). Certaines entreprises affrontent des retards de paiement de près de deux ans et demi. L'État s'est engagé à payer, mais nous n'avons aucun recours. En fait, l'Europe a bon dos ! Elle n'est pas responsable de la situation. C'est pour cela que nous avons été aussi virulents avec Stéphane Le Foll (ex-ministre de l'Agriculture, ndlr), qui n'a jamais été en capacité de régler ce problème.

Par ailleurs, la législation est-elle excessive dans votre secteur ?

Certainement, mais il ne s'agit pas seulement d'un problème agricole. Il faut un minimum de normes, mais la France a un tel savoir-faire en la matière que même l'administration s'y perd. Le nombre de normes créées est tout bonnement effrayant, sans oublier les normes européennes qui sont surtransposées. Chaque pays ajoute au texte sa propre touche, ce qui rend les choses incompréhensibles, illisibles et crée des distorsions de concurrence majeures. Nous arrivons à des situations absurdes où un apprenti travaillant dans un verger a l'interdiction de monter sur un escabeau… Comment pouvons-nous correctement le former ? Certaines initiatives pourraient faire évoluer la situation. Manuel Valls, ex-Premier ministre, avait compris ces enjeux et mis en place la commission Corena (comité de rénovation des normes en agriculture). Il s'agit pour nous d'un premier pas qu'il faudra confirmer.

La crise liée aux inondations est-elle oubliée ?

L'an dernier, nous avons fait une demi-récolte qui a divisé notre chiffre d'affaires par deux. Nous devons désormais progressivement sortir de cette crise. Nous scrutons la météo et nos parcelles de très près, la moisson débute dans un mois. En fonction du niveau de la récolte et des prix mondiaux, nous saurons si nous sommes sur le bon chemin pour nous rétablir, ou si nous allons être à nouveau obligés de courber l'échine.

Vous envisagez plusieurs innovations pour sortir de cette crise. Quelles sont-elles ?

D'abord, je dois préciser qu'il ne s'agit pas seulement de sortir la tête de l'eau. Le premier métier de l'agriculteur est de produire, quelle que soit la technique employée. Mais à côté de cela, il peut apporter autre chose à la société, notamment dans le domaine de l'énergie et de l'agrotourisme…Le volet de l'énergie est vraiment porteur pour demain. À partir de la biomasse, mais aussi de la méthanisation, du photovoltaïque, l'agriculteur peut devenir un producteur d'énergie renouvelable, donc générer un poste de produit supplémentaire. Cela redonne un certain nombre de perspectives, dans un contexte économique difficile. Cette stratégie pourrait également nous donner une nouvelle vision, de faciliter l'installation des jeunes, de créer une dynamique et d'apporter de la valeur ajoutée à la France. J'aime rappeler que beaucoup de pays ne disposent pas de nos atouts et sont donc plus à l'écoute de leurs agriculteurs.

L'enjeu n'est pas seulement seine-et-marnais. Nous avons une double responsabilité, celle de produire local, pour un marché latent de consommateurs de proximité, mais aussi d'avoir une vision géopolitique, notamment sur l'arc méditerranéen et sur l'Afrique. Si nous ne sommes pas capables de leur apporter des solutions alimentaires, de leur assurer la pérennité des systèmes de production, à travers les semences, les moyens de production ou encore la transformation industrielle, qui va le faire ? Surtout, que va-t-il se passer si rien n'est fait ? Il faut savoir que le Nigeria a une croissance annuelle de plus d'un million d'habitants par an, ce qui est colossal. Et plus le niveau de vie augmente, plus les besoins en protéines animales augmentent. Sachant que pour produire une protéine animale il faut sept protéines végétales… Par conséquent, nous allons devoir produire. La France a une place à prendre et il nous faut jouer cette carte.

Dans quelle mesure portez-vous ce projet auprès des responsables politiques ?

Compte tenu du fort renouvellement des parlementaires, il nous faudra prendre le temps d'expliquer la manière dont nous appréhendons l'avenir. Nous n'avons pas d'argumentaire partisan, il s'agit seulement de montrer la réalité. Dans un cadre de concurrence mondiale, si nous n'agissons pas, d'autres le feront à notre place. Je rappelle que si la balance commerciale française est déficitaire de 70 milliards d'euros, l'agriculture évite que la situation s'aggrave. Ce sont des emplois, de la formation, des familles qui pourraient en vivre… J'ai envie de voir ce métier perdurer. Or, aujourd'hui, nous n'avons pas de revenu. Pour des personnes qui travaillent 70 heures par semaines, ce n'est pas supportable. Agir, c'est aussi la meilleure manière d'éviter à nos territoires d'entrer en désespérance. Ce sentiment conduit à des votes extrêmes. Nous avons besoin de femmes et d'hommes politiques avec une vision équilibrée, non caricaturée, comme on a pu le voir durant la campagne.

Un département fortement marqué par l'agriculture…

« La particularité de la Seine-et-Marne, c'est la multiplicité de son territoire, avec une zone rurale très importante, dotée de terres d'une qualité supérieure à la moyenne française. En outre, nous sommes à la porte d'un bassin de consommation de près de 15 millions d'habitants. Nous avons aussi le plus fort taux de flux migratoire positif annuel de France. Alors que d'autres départements ont des soldes négatifs et voient leur population baisser. Nous avons aussi la chance d'avoir une structuration logistique importante, puisque nous avons tout, du fait de la proximité avec Paris. Nous avons également des savoir-faire particuliers, des agriculteurs globalement bien formés et à la pointe. Par exemple, dans le maraîchage, la Seine-et-Marne est le premier producteur de salades d'été. Sans oublier nos AOP brie de Meaux et de Melun. De fait, l'identité de la Seine-et-Marne est très marquée par l'agriculture. »




philippe CHARRESSON
Journaliste

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