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Agribashing : comment apaiser le climat social ?

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Agribashing : comment  apaiser le climat social ?
@ DR

Pour les fédérations agricoles, la stigmatisation des agriculteurs et de leurs pratiques, en d'autres termes agribashing, est arrivée à son paroxysme, causant une augmentation du nombre des agressions, dégradations de matériels, etc. Dans ce contexte, le ministère de l'Agriculture a lancé, en avril dernier, la création d'observatoires départementaux de l'agribashing, pour lutter contre le phénomène. Sébastien Guérinot, président des Jeunes agriculteurs de Seine-et-Marne (JA 77), a participé, à l'installation du dispositif dans le département. Il explique son rôle premier et revient sur les causes profondes de l'agribashing, mais aussi sur les contradictions qui touchent une activité plus que jamais au cœur des débats nationaux.

Comment définissez-vous l'agribashing ?

Cela peut être des faits ou des gestes qui ciblent les agriculteurs, comme des articles de journaux à charge (nous sommes les boucs émissaires de certaines personnalités publiques), des agressions verbales que l'agriculteur peut subir tous les jours sur son lieu de travail… mais aussi des intrusions intempestives dans les exploitations agricoles, notamment dans les élevages, des menaces de mort, le caillassage et le sabotage des tracteurs, les tags. Nous avons tout eu, même à l'échelle du département.

Justement, plus précisément, en Seine-et-Marne ?

J'ai eu une intrusion dans un élevage en mai. Le lieu a été ouvert, les bâtiments ont été tagués. J'ai également eu connaissance de cas d'agressions. Tous les professionnels sont ciblés, qu'ils soient JA ou non… Cela est allé jusqu'aux menaces de mort sur les réseaux sociaux concernant nos pratiques agricoles.

Depuis quand ces comportements montent-ils en puissance ?

Depuis environ cinq ans je dirais, avec une accélération notable depuis trois ans.

Cela correspond à quoi ?

Le sujet est prégnant dans les journaux et cela fait son chemin. Un exemple : il y a quelques jours, des personnalités se sont offusquées du fait que la quantité de pesticides vendue avait augmenté de 21 % entre 2017 et 2018 (selon une note de l'exécutif relative au suivi du “plan écophyto”  dont l'objectif est de réduire l'utilisation de ces produits, N.D.L.R.). En réalité, le Gouvernement a décidé de soumettre les agriculteurs à une redevance au 1er janvier 2019 (la redevance pour pollution diffuse, N.D.L.R.). Les exploitants ont donc décidé de constituer leurs stocks pour 2019 à la fin 2018, pour éviter de subir la hausse. C'est ce qui explique, en partie, pourquoi les ventes de produits phytos ont connu cette augmentation en 2018, mais cela ne signifie pas que l'utilisation de ces produits a augmenté. Certains commentateurs en ont pourtant profité pour dire « regardez, les agriculteurs nous empoisonnent de plus en plus » Ce genre de publications/récupérations monte la population contre nous et fait de la profession une cible.

Les agriculteurs ne sont pas assez entendus dans ces débats ?

Tous ceux qui parlent d'agriculture aujourd'hui ne sont pas agriculteurs. Il n'y a pas une journée sans qu'un article à charge ne paraisse dans certains titres. Le mouvement « Nous voulons des coquelicots »  qui avait appelé à des rassemblements devant les mairies de France l'an passé (suite à quoi les JA 77 avaient organisé une contre-manifestation pour faire valoir leur point de vue auprès de ces militants anti-pesticides, N.D.L.R.), soutient par exemple les Amap, l'agriculture paysanne, la décroissance… C'est son choix. Je le respecte. Mais les journaux en font un fait d'armes contre l'agriculture d'aujourd'hui ; alors qu'elle est indispensable pour la survie de la planète.

Nous avions à une époque abandonné la paysannerie parce que la population n'avait pas suffisamment de quoi se nourrir, nous étions 20 millions de personnes. Nous sommes aujourd'hui plus de 60 millions. Comment pourrions-nous nous en sortir si nous retournions en arrière ? Donc il s'agit plus, pour ces détracteurs, d'essayer de vendre une idéologie en masquant la réalité.

J'ajouterai que pour la première année depuis 1945, notre balance commerciale est déficitaire. On exporte du blé (notamment) mais cela ne compense plus nos imports de banane, de cacao… des produits que nous sommes incapables de produire sur place. On voit que notre production baisse, que notre population augmente. Il faut bien aller chercher notre nourriture ailleurs.


La cellule demeter

Vous avez récemment participé à l'installation de l'observatoire départemental de l'agribashing ?

Oui, ce dispositif a été mis en place dans des départements pilotes, pour, dans un premier temps, identifier les faits qui relèvent bel et bien de l'agribashing et ceux qui relèvent plus d'infractions de type vol, siphonage d'essence, etc.

Nous avons également relaté nos impressions, expliquant que les médias agissaient en pyromanes, et qu'il y avait tellement de désinformation que certaines personnes (je ne leur en veux pas) prenaient tout pour argent comptant. Ces individus ont l'impression qu'en ciblant les agriculteurs, leurs pratiques vont changer…

Nos organisations ont également poussé un coup de gueule contre certaines mesures étatiques, comme la taxe sur les produits phytos, le fait de nous retirer 80 % des produits que nous utilisions depuis 25 ans, ou encore le fait de nous imposer toujours plus de « vert » et de contrôles. Nous avons pointé un manque de clarté. Certains produits, qui pour nous sont interdits, sont vendus en libre-service en grande surface (dans les peintures, les lasures, les produits antipuces…). C'est la même chose avec certaines substances qui sont autorisées pour des produits bio étrangers, mais sont interdites en France dans l'agriculture conventionnelle. C'est quand même extraordinaire ! C'est deux poids, deux mesures, c'est de la stigmatisation, de l'agribashing. Autre exemple : en matière de normes, les biocides sont traités différemment des pesticides.

Comprenez-nous : nous ne sommes pas là à prôner la chimie, notre métier c'est de produire et d'arriver à vivre de cette production. Demain, si l'on nous donne des règles dans un marché bien identifié, sans concurrence déloyale, nous pourrons produire moins et mieux : le produit serait plus rare, donc plus cher et la profession pourrait s'y retrouver. Or, aujourd'hui, ce n'est pas le cas, on trompe les consommateurs.

C'est bien pour cela que les agriculteurs sont excédés. Ce n'est pas le fait d'interdire les phytosanitaires, c'est plutôt l'impression que l'on nous met des bâtons dans les roues. On nous fait passer pour les pires damnés de la terre, les pollueurs, les tueurs d'abeilles…), alors que nous avons l'agriculture la plus durable du monde. Si la demande change, nous sommes en capacité de nous adapter, mais il faut que les règles soient les mêmes partout et que les consommateurs soient prêt à payer le juste prix.

En tant que JA, c'est un problème encore plus préoccupant ?

Oui, cela fait partie de la crise des vocations. Un exemple : les jeunes agriculteurs ne s'installent plus comme il y a 30 à 40 ans. Autrefois, ils travaillaient avec leurs parents après être passés par l'école agricole. Aujourd'hui ce n'est plus vrai. Les jeunes agriculteurs sortent de l'école, vont travailler ailleurs et arrivent sur l'exploitation âgés de 27 à 30 ans. Souvent, la compagne/le compagnon est déjà présent(e) dans leur vie, or l'installation est une décision qui se prend à deux. Le fait de se lancer est déjà un risque, le marché est plutôt morose et si ajoute l'agribashing, vous perdez la moitié des candidats.

Vous avez pris des mesures anti-agribashing, en matière de communication par exemple ?

Si l'on prend l'exemple de l'Île-de-France et de son bassin de 12 millions de consommateurs, le fait d'accueillir ponctuellement des riverains, cela revient à vider la mer avec une petite cuillère. Il est très difficile de lutter contre la “pensée unique“. Nos contradicteurs vont très rapidement mettre en doute notre parole et nous accuser d'être à la solde des agrochimistes.

En réalité, il y a toujours une raison derrière nos pratiques. Les agriculteurs sont diplômés, ils justifient de certaines connaissances. Il ne faut pas non plus penser qu'ils n'ont pas testé certaines pratiques plébiscitées. Comme n'importe quelle entreprise, nous nous adaptons à la demande. Si l'ensemble de la population mangeait du bio, nous en ferions tous. Actuellement, il y a entre 6 et 7 % de la SAU (surface agricole utile) qui est en agriculture biologique. Cela rentre en contradiction avec la présentation faites dans les supermarchés, où le bio apparaît partout. Or, je rappelle qu'il produit moins ! Si tout le monde s'y mettait, cela provoquerait un effondrement du marché.

En outre, nous avons de grosses problématiques concernant les aides publiques pour la conversion au bio. Certaines subventions accusent deux ans de retard, parce que les caisses sont vides. Autre exemple : la seule fertilisation animale autorisée en France doit être bio, mais il faut aller la chercher à l'étranger. Elle est très chère, et cela, personne ne le dit. Il serait nécessaire de ramener de l'élevage dans nos fermes, mais cela poserait un nouveau problème : celui des nuisances pour les néo-ruraux (odeurs, bruits, etc.). J'ai un agriculteur qui est obligé de faire de la luzerne pour refertiliser ses sols. Elle ne rapporte rien… il est obligé de travailler à perte.

Donc, au final, nous nous posons tous des questions, nous ne sommes pas fermés. Mais nous avons tous un frein quelque part, et cela ne se sait que trop peu. Là aussi, nous pointons un manque de cohérence. Il y a les discours et la réalité.

Les infractions commises à l'encontre des agriculteurs

Selon la préfecture, au niveau national, 15 000 faits ont été enregistrés au 1er novembre 2019 sur la seule zone gendarmerie pour la France entière. Cela correspond, selon les services de l'Etat, à plus de deux faits par heure, pour une hausse de 1,5 % des actes d'agression envers les agriculteurs.

En Seine-et-Marne, au cours de l'année 2018, 222 agriculteurs ont déposé une plainte auprès des services de gendarmerie. 56 cambriolages ont été commis ainsi que 123 vols au préjudice des agriculteurs. Aussi, sept procédures relatives à des problématiques d'installation des gens du Voyage ont été recensées.

En 2019, 200 agriculteurs ont été touchés. 47 cambriolages ont été constatés, ainsi que 97 vols commis à l'encontre de la profession agricole. La préfecture note aussi une hausse des procédures (11) consécutives à l'installation des gens du voyage. Sébastien Guérinot précise que ces chiffres seront à affiner pour bien déterminer ceux relevant de l'agribashing et ceux relevant de comportements plus habituels (vols, siphonage…)

L'observatoire de l'agribashing​

La préfecture, qui définit l'agribashing comme la stigmatisation des activités agricoles, d'élevage et de vente de produits issus de ce secteur, a procédé dernièrement à l'installation de l'observatoire départemental de l'agribashing. Il réunit notamment le commandant de groupement de gendarmerie départementale, le directeur départemental de la sécurité publique, le chef du service départemental du renseignement territorial, les procureurs de la République, le directeur départemental des territoires et les syndicats agricoles. Des réunions seront régulièrement organisées pour « dresser un état des lieux exhaustif des problématiques de sécurité rencontrées par les agriculteurs et pour élaborer des solutions communes, efficaces, et concertées ».




Quentin CLAUZON
Journaliste

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