AccueilActualitéGrand témoin« Les sapeurs-pompiers sont d'abord des êtres humains »

« Les sapeurs-pompiers sont d'abord des êtres humains »

Situé à Melun, le Service départemental d'incendie et de secours (SDIS 77) est dirigé, depuis septembre 2020, par un homme énergique et expérimenté. À 55 ans, le contrôleur général Bruno Maestracci prend cette nouvelle mission à cœur. Après avoir longtemps exercé à l'étranger, notamment en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient, il est fier d'avoir posé son casque en Seine-et-Marne. Malgré la crise sanitaire qui l'accapare, il ne manque pas d'idées et d'enthousiasme.
« Les sapeurs-pompiers sont d'abord des êtres humains »
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Sept mois après votre arrivée, quelles sont vos premières impressions ?

Je me régale. Ce SDIS est extrêmement diversifié, comme l'est le territoire seine-et-marnais, par sa densité et sa culture. Ce département a toujours été leader. Quand j'ai commencé ma carrière dans les Alpes-Maritimes, puis en Corse, la Seine-et-Marne, c'était le Saint Graal. C'est un département qui a toujours rayonné par son effet de masse et son organisation. Je travaille avec des gens motivés par chaque nouveau projet et qui possèdent une vision commune.

Comment fonctionne un organisme comme le SDIS 77 ?

C'est un établissement public autonome financé à la fois par le Département et par les communes. Trois catégories de personnel, aussi indispensables les unes que les autres, y travaillent : les pompiers professionnels, qui sont des fonctionnaires publics territoriaux, les volontaires, qui sont des collaborateurs occasionnels du service public avec un contrat de cinq ans renouvelables, et enfin les personnels administratifs techniques et spécialisés (PATS), qui sont des agents de la fonction publique territoriale. Au total, cela représente 4 600 personnes environ. On est une petite entreprise, même si on n'est pas forcément perçu ainsi.

Vous êtes placé sous la double tutelle de la Préfecture et du Département de Seine-et-Marne. Cette gouvernance vous paraît-elle efficace ?

Cette départementalisation ne doit être qu'une étape. La suite pourrait être une régionalisation ou une nationalisation avec une structuration hiérarchique plus forte. On a un directeur des sapeurs-pompiers qui est positionné au sein de la Direction générale de la Sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC) et qui contribue à la cohérence nationale de la Sécurité civile. Son ancrage est au ministère de l'Intérieur, alors que celui des SDIS est territorial. Est-il cohérent que les pompiers de Paris n'aient pas le même statut que ceux de Marseille qui n'ont pas les mêmes statuts que ceux de Lyon ? Regardez la Police nationale et l'Armée. Ce sont les mêmes de Lille à Bonifacio. Pourquoi pas nous ? La définition de la politique de Sécurité civile nationale dépend de la DGSCGC. Les SDIS déclinent avec le Schéma départemental d'analyse et de couverture des risques (SDACR) une politique au niveau départemental. Notre survie dépend de notre capacité à coopérer, car seuls, nous ne sommes rien.

La mise en place prochaine d'un nouveau système d'information et de commandement (NexSIS 18-112) va donc dans le bon sens…

Bien sûr. L'Agence numérique de la Sécurité civile (ANSC) a été créée pour réaliser ce projet ambitieux et passionnant, dont le SDIS 77 va être le préfigurateur. Actuellement, il n'y a pas d'interconnexion entre les systèmes de gestion des alertes et pas de relais avec le Centre opérationnel de gestion interministérielle des crises (COGIC). Avec ce nouveau système, on va passer de 100 systèmes qui ne se parlaient pas à un système central avec une gestion des appels et des opérations communes. Si demain, il y a un feu et que notre système saute, l'Essonne pourra accéder aux mêmes informations, ce qui n'est pas encore le cas. Ce partage sera essentiel. Cela va être un énorme progrès technique.

Qu'espérez-vous du projet de loi sur le statut des sapeurs-pompiers ?

Ce projet est défendu par le député Fabien Matras (LREM), qui est un ancien pompier. Il connaît donc bien nos problématiques. Cette loi va nous faire passer d'un statut de secouriste à celui de technicien de secours et de soins d'urgence (TSSU). On ne recherche pas une reconnaissance financière, mais institutionnelle et cette loi va nous permettre de l'obtenir. Elle vise aussi à valoriser le volontariat. Aujourd'hui, un pompier volontaire, même s'il est officier, risque sa vie pour 10 euros de l'heure. Cela ne rembourse même pas la nounou qu'il doit payer pour garder son enfant pendant qu'il sauve des vies. Ce n'est même plus du volontariat, c'est du sacrifice.

Selon vous, les missions de secours aux personnes doivent évoluer. Pour quelles raisons?

Avant, il y avait un équilibre entre les droits et les devoirs. Aujourd'hui, les citoyens considèrent que les services publics doivent fonctionner 24h/24. Bien sûr, notre mission est d'aider des personnes en détresse. Mais comment définit-on cette détresse ? Est-elle sociale, économique, financière ou intellectuelle ? Les formes de détresse se sont diversifiées. En revanche, la réponse est toujours unifiée : les sapeurs-pompiers transportent des gens à l'hôpital. Plus de 90 % de nos interventions concernent le secours d'urgence à la personne (SUAP). Mais parfois, ces interventions n'ont pas un caractère urgent. Certaines personnes ont juste besoin de parler. Le problème, c'est que chaque sortie de véhicule coûte près de 900 euros en moyenne. Evitons donc de gaspiller de l'énergie, du temps et de l'argent et allons à l'essentiel.

En novembre dernier, le Corps départemental des sapeurs-pompiers a fêté son 50e anniversaire. Que cela signifie-t-il ?

Le SDIS 77 a été pionnier et continue de l'être. Son histoire mérite d'être écrite et racontée, mais cette transmission n'a pas encore été réalisée. J'ai donc demandé à chaque caserne d'effectuer ce travail de mémoire. J'en attends beaucoup. Le but n'est pas de laisser mon empreinte. Ce sera d'abord une œuvre collective.

Vos interventions dans certains quartiers deviennent risquées. Comment l'expliquez-vous et quelles peuvent être les solutions ?
Si on agresse quelqu'un, c'est qu'on en a peur et qu'on ne le connaît pas. Il y a donc un dialogue à établir et je suis prêt à le faire. Si les jeunes des cités veulent entrer chez les pompiers, ils sont les bienvenus. Mais il faudra qu'ils en aient envie et qu'ils s'adaptent à nos normes. Je suis quelqu'un qui bâtit des ponts et pas des murs. Ce dialogue peut passer par le sport ou la culture. Au SDIS 77, on a une musique. Peut-être qu'il y a des gamins qui adoreraient jouer de la batterie ou de la trompette. Mais le savent-ils ? Je ne suis pas là pour faire rêver ces jeunes, mais je peux aussi leur proposer de faire de la plongée, de la varape ou de devenir maîtres-chien. Il n'y a pas de limites. Notre métier consiste à absorber le stress et à diffuser de la sérénité !

Vous participez à la campagne nationale de vaccination et êtes impliqué dans la mise en oeuvre du vaccinodrome de Disneyland Paris. Comment cela va-t-il se passer ?

Conformément aux directives du ministère de la Santé et des Solidarités, nous avons constitué une équipe de commandement et 50 à 60 personnes seront nécessaires pour faire fonctionner ce centre. L'objectif fixé par le préfet est de vacciner 1 000 personnes minimum par jour. La difficulté sera de durer, car la vaccination est prévue jusqu'au 31 décembre. Nous continuerons en parallèle notre action dans les 12 centres de vaccination communaux où nous sommes engagés depuis le mois de février. La présence des sapeurs-pompiers y est importante et a été soulignée par les élus. Je suis très content de cette marque de confiance.

Qu'a changé cette crise sanitaire ?

Il faut s'adapter en permanence, même si on a déjà l'habitude de vivre comme ça. Comme tout le monde, on souhaite qu'elle se termine le plus vite possible, car elle nous pose des contraintes en termes d'organisation de vie collective. Chez nous, le télétravail n'est évidemment pas réalisable en matière d'interventions. En revanche, nous avons des personnels chargés des missions administratives, techniques et spécialisées qui ont la possibilité de télétravailler jusqu'à cinq jours par semaine.

Que retenez-vous de l'expérimentation avec vos chiens détecteurs du virus ?

Je trouve dommage que ce dispositif ne puisse pas être breveté, car ce n'est pas un gadget. Je ne suis pas scientifique et je ne publie pas d'études, mais je constate juste que les taux de réaction sont remarquables de justesse. Comme ce dispositif me tient à cœur, nos chiens continuent de détecter la Covid-19, mais en interne uniquement. Je tiens d'ailleurs à remercier l'école vétérinaire d'Alfort pour sa collaboration.

Quel est l'objectif de la future convention avec les syndicats d'agriculteurs du département ?

En concertation avec eux, je souhaite faire de l'accompagnement, car jusqu'à maintenant, on attend qu'il y ait un feu pour intervenir dans le champ. Dès qu'on aura défini les facteurs, on saura quelle parcelle possède des risques élevés d'incendie et quand positionner un camion. Le but de ce partenariat est de sécuriser le travail des agriculteurs, car une récolte qui brûle, c'est de l'argent perdu. On ne s'en rend pas bien compte, mais la production céréalière de Seine-et-Marne représente la part alimentaire de 15 millions d'habitants ! Il faut donc éviter de perdre des champs. En raison de la campagne de vaccination, je n'ai pas pu encore rencontrer le président de la Fédération départementale des syndicats d'exploitants agricoles (FDSEA 77) et je m'en excuse, mais cette lutte doit être continue, car le feu, où qu'il soit, est notre seul ennemi. En Corse, on avait réussi à diviser par dix le nombre de départs de feu.

Un projet vous tient-il particulièrement à cœur ?

Oui, j'aimerais recruter un ou plusieurs aumôniers comme cela se fait dans l'armée. Chaque sapeur-pompier, qui le souhaitera, pourra ainsi exercer sa foi. L'archevêque de Meaux m'a déjà donné son accord et je suis prêt à faire la même chose avec un imam, un rabbin ou même un bouddhiste. Ces aumôniers seront rémunérés comme officiers volontaires. On les sollicitera une ou deux fois par semaine seulement. Je l'ai fait en Corse et cela s'est très bien passé. Mais il faut être bien clair : il n'y a aucun prosélytisme derrière cela. On vit parfois des événements extrêmement dramatiques et traumatisants et j'estime qu'il est de mon devoir de faire ce genre de proposition. Libre à chacun d'accepter ou pas.

En janvier, vous avez été promu chevalier de la Légion d'honneur. Que représente cette distinction ?

La clémence de mes supérieurs et le dévouement de mes subordonnés. Cela me fait forcément plaisir, mais la Légion d'honneur n'a pas de quotas pour les sapeurs-pompiers professionnels, les volontaires et les agents administratifs. J'espère que toutes ces personnes seront aussi reconnues un jour.

Avez-vous un message à adresser à la jeune génération ?

Pompier, c'est la jeunesse éternelle (rire). Si les parents entendent leur enfant leur dire un jour : « Quand je serai grand, je serai pompier », c'est bon signe, ils peuvent me l'envoyer (rire). Mon bonheur, c'est d'apprendre, de comprendre et de transmettre. J'ai aussi un devoir qui est d'accompagner les nouvelles générations. C'est pour ça que le dispositif des jeunes sapeurs-pompiers (JSP) existe et qu'on peut s'y engager dès 16 ans.

Cela va bientôt faire 40 ans que vous exercez ce métier. Quel est le moment le plus fort ?

C'est quand on fait un massage cardiaque et que le cœur repart. Cela n'a pas de prix. Mais une fois qu'on a fait ça et que le patient part aux urgences, on entre dans l'anonymisation, car on ne fait pas partie du personnel médical. J'espère qu'avec la loi Matras, on pourra suivre nos patients, afin de savoir ce qu'ils deviennent. Juste par compassion pour eux, car les sapeurs-pompiers sont d'abord des êtres humains.

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