« L'humain, c'est notre investissement, notre R&D » Sylvain Couthier, président du groupe ATF

le - - Actualité - Grand témoin

« L'humain, c'est notre investissement, notre R&D » Sylvain Couthier,  président du groupe ATF
© DR

Sylvain Couthier est le président du groupe ATF et le président-fondateur de l'entreprise adaptée ATF Gaia, employant plus de 80 % de travailleurs handicapés dans ses effectifs de production.

Situé à Moissy-Cramayel, ce groupe donne une seconde vie aux matériels informatiques et de téléphonie mobile professionnels. Entré comme ingénieur commercial au sein d'ATF en 1996, Sylvain Couthier en est devenu le coassocié et le gérant en 1998. A l'époque déjà préoccupée par l'employabilité des personnes en situation de handicap, la société a également toujours été soucieuse de son impact environnemental. S'appuyant sur la santé de fer de son groupe, affichant 33 % de croissance, 22,6 millions d'euros de chiffre d'affaires et 123 salariés, Sylvain Couthier souhaite démontrer qu'il est possible de concilier rentabilité et engagement social. Le dirigeant donne également sa vision du chef d'entreprise, dans une période où le modèle hiérarchique traditionnel est remis en cause.

L'emploi handicapé en en France

On compte 800 entreprises adaptées en France, qui comptabilisent au total un chiffre d'affaires de 1,5 milliard d'euros. Elles emploient 35 000 personnes. Elles représentent 10 %% du PIB français et 12 %% des emplois en France.

D'où vient votre engagement pour l'ESS ? Comment s'est déroulé votre changement de statut ?

Avec le fondateur, Ludovic Amaudruit, dès l'origine, nous avons partagé des préoccupations sociales. Nous voulions donner du sens à notre démarche. Notre histoire personnelle a fait que nous avions une sensibilité particulière envers le handicap, avec l'objectif d'insérer socialement les personnes touchées. Le passage sous la forme d'entreprise adaptée, en 2008, s'est donc fait naturellement.

J'avais repris la direction d'ATF en 2004, suite au décès de son fondateur. L'entreprise se développant, nous avions de plus en plus de difficultés à maintenir un taux élevé de personnes en situation de handicap, bien que nous dépassions déjà largement le taux prévu par la loi. Ma réflexion, portée sur les possibilités qui s'offraient à nous pour aller un peu plus loin dans cette démarche, a coïncidé avec une évolution majeure dans le monde du handicap.

La loi du 11 février 2005 a en effet transformé les ateliers protégés en entreprises adaptées. Avant 2005, les structures d'aide à l'emploi étaient uniquement médico-sociales et associatives. Après cette date, la possibilité nous a été donnée d'ouvrir des structures commerciales. Ayant le goût du challenge, en tant qu'ancien sportif, et avant tout entrepreneur, je ne pouvais que poursuivre cet engagement au sein d'une structure commerciale.

Nous avons basculé sous le statut d'entreprise adaptée en 2008, en pleine crise financière et en plein changement de business model. A cette époque, j'avais peu de satisfaction en tant qu'entrepreneur, garant de l'évolution et de la pérennité de son entreprise. Malgré cela, nous nous sentions utiles, à travers l'intégration et la remise en situation d'emploi des personnes handicapées. C'était gratifiant pour nous et c'est ce qui nous a permis de nous accrocher, puis de parvenir à un contexte devenu plus favorable, avec une meilleure maîtrise de notre business model et une rentabilité qui a commencé à être émergente. L'inertie positive aidant, nous avons enchainé les périodes de croissance, pour atteindre 33 % en 2017. Nous avons créé 22 emplois cette même année.

Dès l'origine aussi, les produits d'occasion générant des déchets, nous nous sommes préoccupés de l'impact environnemental de nos activités. L'entrée en vigueur en 2005 de la réglementation DEEE (déchets d'équipements électriques et électroniques) n'a absolument pas bouleversé nos habitudes mais nous a confortés en termes de légitimité.

Comment se traduit cet esprit sportif au sein de l'entreprise ?

Le dirigeant doit effectivement porter une vision. Il fixe le cap mais ne fait rien tout seul. C'est peut-être moins vrai dans une microstructure. Dans un groupe de 120 personnes, si une personne fait mal son job, nous perdons un client et cela altère la performance de l'entreprise. C'est finalement assez proche du sport collectif, où l'erreur d'un individu porte préjudice à l'ensemble de l'équipe. D'où l'intérêt de travailler cet esprit d'équipe. Si je suis moins efficient, je vais pouvoir m'appuyer sur mes camarades. Cette solidarité, cette bienveillance des uns envers les autres doit aussi être cultivée. L'entreprise doit rester un espace où l'on vit bien.

Vous insistez régulièrement sur cette possibilité de concilier l'humain et la rentabilité. Mais comment faire ?

Il ne suffit pas de le dire, il faut en être convaincu. Il est vrai que ce n'est pas encore acquis pour beaucoup de personnes dans le monde économique. L'idée répandue est que l'on fait de l'économique ou du social, mais pas les deux. Nous sommes tous convaincus au sein de cette structure que la plus grande richesse, c'est l'humain. L'humain, c'est notre investissement, c'est notre R&D. Et ce que nous avons de plus précieux, nous essayons en général d'en prendre soin !

Pour que cela fonctionne, ce n'est pas seulement nous et nos salariés. C'est un microcosme, c'est aussi nos clients, nos fournisseurs. Nous essayons d'éveiller leur conscience sociale. Nous leur rappelons que vendre 15 000 machines, c'est pérenniser 50 emplois solidaires et c'est en créer grâce à eux de nouveaux. Tout cela se fait avec eux. Cette politique se traduit d'ailleurs aujourd'hui en termes de RSE.

Nous partageons régulièrement avec nos clients ce que nous mettons en place à ce niveau. Les grandes entreprises ont aussi besoin de donner du sens à ce qu'elles font. Il s'agit aussi d'un mouvement qui touche à l'individu lui-même. Nombre de nos collègues à des postes de responsabilité ont cette réflexion et décident de donner du sens à leur activité professionnelle.

Cette volonté de « donner du sens » revient à votre dernière campagne de communication?

Nous avons effectivement lancé fin mai la campagne “Mon job a du sens“, pour le recrutement d'une trentaine de personnes en 2018, dont la moitié en situation de handicap. Nous avons réalisé six portraits de collaborateurs qui vont vivre dans le temps, de l'agent de manutention en passant par le directeur du développement. Ils sont actuellement visibles sur le site monjobadusens.fr. L'idée, c'est que de nouveaux portraits alimentent le site internet avec les différentes entreprises du groupe.

Et ce qui est pour nous réconfortant, c'est la facilité avec laquelle nos salariés se sont inscrits dans ce projet. Nous avions prévu un lancement par communiqué de presse. Il fallait que tout soit prêt avant le lancement officiel, mais les salariés se sont approprié l'événement dès sa mise en ligne et se sont empressés de le diffuser sur les réseaux sociaux. Je pense que nos collaborateurs sont fiers de montrer ces portraits à leurs proches. C'est aussi un moyen de conforter nos clients dans le fait que nous avons choisi de les associer à cette démarche.

Pour préparer cette campagne, nous avons organisé des présentations afin de travailler sur l'identité de l'entreprise et sur les valeurs que porte le groupe. Parce qu'il y a une différence entre ce que l'on veut porter et ce que l'on porte réellement. Les premiers retours étant très positifs, cela signifie que nous allons dans le bon sens. Nous essayons aussi de fonctionner de manière plus transversale, de favoriser l'évolution interne au sein de l'entreprise. Cela peut encore augmenter le sentiment d'utilité de nos salariés.

Finalement, notre job, ce n'est pas de donner du sens.Notre action a du sens en soi, ou elle n'en a pas. Nous ne faisons que mettre en avant ce qui est la réalité de l'entreprise. Mais il faut le dire.

Pourquoi avez-vous également développé une structure au service de l'e-inclusion ?

Nous avons effectivement développé une agence de développement de sites internet et d'applications mobiles avec le statut d'entreprise adaptée, Numerik-ea. Nous voyions bien l'émergence des métiers du numérique et l'importance de former à ces métiers-là. Demain, de plus en plus de personnes devront travailler dans ces secteurs et il faut l'anticiper.

Aussi, dans une entreprise adaptée, l'accent est fortement mis sur le développement des compétences, dans la mesure où nous recrutons des salariés très peu formés. Donc notre rôle, outre le fait de les remettre en situation d'emploi, c'est de les professionnaliser, de sécuriser leur parcours. Plus nous leur donnerons de compétences, plus cela leur donnera des perspectives d'avenir, au sein d'ATF ou ailleurs. Et l'objectif, c'est finalement de leur permettre de réussir tant leur carrière que leur vie personnelle.

ATF Gaia en chiffres

Chiffre d'affaires : 11,3 millions d'euros

53 travailleurs en situation de handicap

75 salariés

257 041 matériels traités

60 % de réemploi (matériels)

124 996 matériels vendus

33 463 pièces détachées vendues

Certaines entreprises étrangères viennent découvrir ATF Gaia. Seriez-vous pionnier ?

Singuliers plutôt, dans le sens où mon leitmotiv depuis l'origine, c'est de rester dans une logique d'entrepreneur. Je remets simplement les choses en perspective : nous touchons une compensation salariale de l'Etat, puisque nous employons des personnes fragilisées. Cela a un coût, notamment en termes d'absentéisme et donc de productivité (notre taux d'absentéisme approche les 15 %, contre 5 % dans les autres sociétés). Pour autant, je dois délivrer une prestation à mes clients. Notre politique donne certes du sens à notre activité, mais cela ne change rien au travail à fournir. La performance est la condition sine qua non. S'il n'y a pas cela, le reste ne suit pas. Ce n'est pas parce que nous sommes une entreprise sociale que les clients travaillent avec nous. La première des raisons, c'est que nous livrons une prestation avec certaines contraintes économiques, dans un délai requis et avec un niveau de service demandé.

Mais le monde du handicap souffre d'un déficit d'image au sein de l'entreprise. On pense que la personne handicapée est moins performante, moins qualitative. Même chose s'agissant des structures qui les emploient, l'image d'un travail dans des conditions dégradées, dans les anciens CAT, est toujours présente. Le handicap fait peur. Aussi, combattre ces idées reçues et arriver à le démontrer par la performance, par l'impact social, c'est effectivement l'une des choses dont nous sommes les plus fiers. Nous montrons qu'il est possible de concilier les deux. Et ce, dans une période où une vision négative de l'entreprise est plutôt véhiculée, à travers les plans sociaux, situations de harcèlement et autres burn-out.

Comment voyez-vous l'avenir ?

Une concertation avec l'Etat a lieu actuellement sur différents scénarios visant l'entreprise adaptée, le modèle pourrait donc d'évoluer. Ma préoccupation c'est de me dire qu'en cas de modification législative, il ne doit pas être mis en péril. Si j'ai moins de subventions, je risque de moins recruter et mon impact social va se réduire. Mais, quoi qu'il arrive, cela ne remettra pas en cause la pérennité du modèle économique d'ATF Gaia. Quelle que soit les évolutions à venir, nous nous adapterons.




Quentin CLAUZON
Journaliste

Ses derniers articles

Abonnez-vous à l'offre Papier + Numérique

Le Moniteur de Seine-et-Marne Journal d'annonces légales, judiciaires de Seine-et-Marne

  • ›   Pour plus de contenu, papier + web
  • ›   l’accès aux annonces légales,
  • ›   l’accès aux ventes aux enchères.
Je m'abonne

À lire également


Réagir à cet article

Message déjà envoyé Adresse e-mail non valide