Pierre Berlioz : « L'EFB n'est pas une école du droit, mais du métier d'avocat »

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Pierre Berlioz : «  L'EFB n'est pas une école du droit, mais du métier d'avocat »

Professeur de droit, ancien conseiller du garde des Sceaux, Pierre Berlioz vient de prendre ses fonctions de directeur de l'École de formation professionnelle des barreaux de la cour d'appel de Paris.

Avez-vous mené un audit au sein de l'EFB avant de prendre vos fonctions ? Quelles vont être vos actions prioritaires ?

En effet, avec le bâtonnier Marie-Aimée Peyron, nous avons fait le tour de la maison et avons identifié quelques priorités. J'ai rencontré les directeurs des services et les salariés pour prendre le pouls de l'école et voir comment les choses se présentent. Nous avons évoqué un certain nombre de chantiers à mettre en œuvre et les différents dossiers sur lesquels il faut agir rapidement. À présent, je dois m'atteler à ma tâche et mener les transformations qui s'imposent.

La première chose va être la mise en œuvre de la réforme de la pédagogie qui a été conduite par Aliénor Kamara-Cavarroc. Le programme a été repris pour être davantage dans la philosophie du programme du CNB, puisque l'objectif est d'aller vers une école extrêmement professionnalisante. L'EFB n'est pas une école du droit, mais une école du métier d'avocat. Un certain nombre d'enseignements, redondants avec les cours de faculté, ont été supprimés. C'est le sens de l'examen national qui doit vérifier l'acquisition des connaissances juridiques fondamentales et du raisonnement juridique. L'EFB ne doit donc enseigner que ce qui est utile pour l'avocat, c'est-à-dire la déontologie, qui est le cœur du métier, la procédure, sous l'angle de l'acquisition des réflexes nécessaires à l'exercice de la profession et son actualisation à l'aune de la réforme, et l'apprentissage des actes, en matière contentieuse – actes de procédure – ou dans le domaine du conseil – négociation, rédaction de contrats, rédaction de statuts de société, de pactes d'associés… Les élèves-avocats doivent être formés aux outils juridiques d'un bon professionnel.

L'objectif est à présent de travailler à la mise en œuvre de cette réforme…

Oui, en affinant la refonte de la pédagogie parce qu'elle est essentielle. Nous allons l'accompagner par un travail avec les intervenants, en particulier les responsables pédagogiques. Il est fondamental pour nous de les associer à la mise en œuvre de notre programme pour assurer une coordination et une harmonisation des enseignements dans le sens de ce développement d'un apprentissage pratique et non plus théorique.

Nous associons également beaucoup les magistrats à cette démarche de façon à multiplier les ateliers dans lesquels interviennent des binômes avocat-magistrat qui vont encadrer le travail des élèves-avocats pour qu'ils mettent en pratique leurs connaissances et les outils métier.

Nous allons également travailler la question de l'évaluation des formations en instaurant un dialogue avec les élèves-avocats et les intervenants pour que nous soyons dans une perspective collaborative.

« Agiter des idées avec les élèves-avocats, voilà l'un des rôles de l'école. »

Allez-vous procéder au renouvellement d'une partie des intervenants ?

Il y a une grande attente de la profession et des élèves-avocats en termes d'amélioration de la formation. Bien entendu, il ne s'agit pas de faire les choses de manière brutale. Néanmoins, une évolution est nécessaire, d'abord parce que le métier d'avocat change. Il faut l'entendre et aller vers un renouvellement des formations, des pratiques. Tous ceux qui veulent continuer à enseigner dans ce cadre-là sont évidemment les bienvenus. Il n'y a pas de questions personnelles, uniquement des considérations de fond. Tous les intervenants doivent avoir une approche pédagogique de l'enseignement professionnalisant et transmettre des connaissances, des bagages techniques et une expérience. Pour nous, cette transmission est essentielle. Dans ce cadre, le fait que je sois professeur d'université a un certain sens. J'entends m'impliquer auprès des intervenants pour que nous avancions dans cette démarche de qualité de service rendu aux élèves-avocats. Ils doivent sortir de l'EFB en capacité d'exercer et avec la conviction que l'école leur a apporté la formation adéquate.

Allez-vous également faire appel aux étudiants, via l'Association des élèves-avocats pour dynamiser un peu plus l'enseignement ?

Nous allons effectivement les consulter via cette association et via un outil informatique que nous allons profondément rénover pour qu'il soit un véritable espace de dialogue et de gestion plus adapté aux formations. Nous voulons développer ce réseau social interne qui permette à tous – étudiants, intervenants, administration de l'école… – d'interagir en permanence afin d'avoir le ressenti des uns et des autres et un enrichissement réciproque. À l'EFB, les élèves-avocats doivent avoir le sentiment d'entrer dans la vie professionnelle. Il faut également qu'ils s'impliquent et deviennent acteurs de leur propre formation, par la préparation des cours et des ateliers.

Est-il aisé de réformer cette importante machine que constitue l'EFB ?

Nous avons 1 600 élèves actuellement. Les autres écoles de formation en ont moins de 400. Nous affrontons donc une certaine lourdeur, mais aussi le caractère politique donné à la direction. En réalité, mon poste est celui d'un opérationnel. Je ferai le parallèle avec la fonction publique avec le ministre, son cabinet plus ou moins important, et les administrations centrales. Je me considère comme un directeur d'administration centrale. Il faut de la stabilité et du temps. Ces derniers temps, on a vu une succession de directeurs, changeant tous les deux ans, au gré des mandats du bâtonnier. Avec la meilleure volonté du monde, en deux ans, on n'a pas le temps de faire beaucoup. C'est l'un de nos problèmes. Le politique a une trop grande implication dans la direction de l'école. Nous savons bien que dans l'enseignement, nous travaillons au moins sur du moyen terme.

Imaginez qu'il y a actuellement 700 intervenants à l'EFB. On ne peut pas tout changer en une minute. La formation ne va pas être radicalement transformée en quelques mois. C'est un travail de fond que j'amorce : rencontrer les gens, échanger et travailler avec eux, les associer à notre projet et arriver progressivement à une cohérence d'ensemble. Voilà pourquoi je ne souhaite pas faire la révolution, mais au contraire mettre à profit ce que mes prédécesseurs ont fait pour améliorer la formation, et apporter le complément nécessaire.

Vous qui connaissez bien les avocats, pensez-vous que cette profession est en train d'évoluer et, en conséquence, allez-vous adapter la formation à l'EFB à cette évolution ?

La profession doit évoluer. La société bouge de manière générale et le monde du droit en particulier, à la fois au gré d'influences extérieures et intérieures. On sent une prise de conscience d'un certain nombre de nécessités. Dans ce cadre, les écoles ont un rôle précurseur à jouer. Elles doivent accompagner et même anticiper l'évolution de l'exercice. Nous allons essayer d'accompagner et de pousser ce mouvement, notamment avec le développement d'un certain nombre de formations extra-juridiques. On dit, à très juste titre, qu'il faut aujourd'hui développer et savoir s'associer d'autres compétences. Il faut connaître les métiers du droit et les métiers hors droit. Dans le cadre de l'école, soit en interne, soit par des partenariats, l'idée est d'arriver à développer une offre de formation ouverte à d'autres secteurs, bien évidemment le numérique, mais aussi d'autres métiers du droit, notaire, huissier, commissaire-priseur… Nous devons également développer les partenariats avec des écoles de commerce ou des organismes de formation et des institutions d'autres professions comme les experts-comptables, les commissaires aux comptes, les géomètres experts, éventuellement les professions de santé… Nous pouvons aussi entreprendre ce genre de choses dans l'entreprise, avec les directeurs juridiques, mais aussi dans le domaine de l'informatique et des nouvelles technologies. Nous pourrons ainsi bénéficier de regards croisés et ouvrir les élèves-avocats au monde et aux besoins de leurs futurs clients. Quand l'avocat parle à son client, il doit comprendre son langage, sa problématique, et arriver ainsi à adapter sa prestation. Nous allons faire respirer la formation à l'EFB avec d'autres compétences.

Un jeune avocat doit également savoir faire fonctionner une entreprise, communiquer, trouver des clients… La formation va-t-elle également prendre en compte ces aspects très pratiques de la profession ?

Bien entendu. La formation initiale à l'EFB ne peut malheureusement pas tout prendre en compte. Nous travaillons donc un axe de développement fondamental de la formation continue. L'école a été trop privée de ce pilier. À mon sens, une école d'avocats doit fonctionner sur ces deux composantes “formation initiale – formation continue” qui doivent avoir la même force. La formation continue a été aspirée par l'Ordre et c'est une chose qu'il faut corriger. Il faut que l'EFB redevienne maîtresse de l'offre globale. Naturellement, l'Ordre conserve toute compétence pour le suivi des avocats, notamment s'agissant de l'accomplissement de leurs heures de formation continue.

Nous allons donc développer cette formation continue en insistant en particulier sur les premières années d'exercice. Même si beaucoup se dirigent vers une collaboration, les jeunes avocats qui le souhaitent doivent pouvoir acquérir les connaissances et trouver les outils qui leur permettent de se lancer. C'est une nécessité. Le bâtonnier, le vice-bâtonnier et moi-même en sommes convaincus.

Quelles formes pourraient prendre cette formation continue à l'EFB ?

Outre le Campus annuel des avocats, le CNB développe une plateforme que nous allons utiliser, en lien avec les autres écoles. Grâce au numérique il est assez simple de mutualiser les compétences. Nous allons ainsi multiplier les outils de formation à distance, bien sûr en développant également nos propres e-learnings. Nous allons aussi utiliser le présentiel classique en interne, en enrichissant notre offre et en essayant de favoriser les partenariats, spécialement avec d'autres écoles.

Les legaltechs font-elles partie des partenaires potentiels de cette formation continue à l'EFB ?

L'idée est, une fois encore, de faire appel aux compétences. Nous allons donc travailler avec les légaltechs qui ont développé les solutions les plus pertinentes et les plus innovantes, aussi bien dans le secteur juridique que dans les secteurs extra-juridiques. Pour la formation au numérique, la blockchain, mais aussi dans le domaine de l'immobilier, de la santé… nous allons faire appel à des spécialistes. En formation initiale comme en formation continue, nous allons organiser des événements qui associeront les compétences des différents acteurs des secteurs dans lesquels l'activité juridique est présente. Le droit est aujourd'hui partout.

Concernant l'avocat et l'entreprise, comment voyez-vous les choses, notamment au niveau des stages ?

Sur ce point des stages, nous sommes dans l'attente du détail de la réforme de la formation initiale. Vous connaissez le projet du CNB qui, en principe, fait disparaître le PPI (projet pédagogique individuel, ndlr). Néanmoins, aujourd'hui, les élèves-avocats vont un peu partout, en entreprise, au Trésor, dans les différents services de Bercy, dans les juridictions…

Concernant les partenariats avec les juridictions du ressort, il faut que les élèves-avocats soient conscients de cette chance de se voir offrir 35 PPI. Malheureusement, les candidatures ne sont pas assez nombreuses. Ces stages en juridictions ne sont pas assez prisés, alors qu'ils constituent une réelle opportunité d'être au cœur de la machine judiciaire pour en analyser in situ le fonctionnement. C'est une énorme plus-value pour le futur exercice professionnel des élèves-avocats qui se destinent au contentieux. Cette expérience est un fantastique accélérateur de carrière.

Si le PPI devait disparaître, il faudrait envisager les moyens de conserver cette possibilité d'aller en entreprise ou en juridiction, en administration, en collectivité territoriale, pour se forger une expérience plus ouverte, non pas à titre supplémentaire, mais dans le cursus. Il faut sans doute remettre la question sur la table et trouver une solution intermédiaire, peut-être en réduisant la durée de ces stages d'ouverture si précieux, sans pour autant les supprimer.

Pourquoi supprimer le PPI ?

Le CNB veut faire passer la formation de 18 à 12 mois, en la recentrant sur la pratique professionnelle et l'expérience acquise par l'exercice du métier. On peut aussi y voir l'écho du souhait des élèves-avocats qui veulent exercer le plus rapidement possible. Cela se traduit par ailleurs par le retour du stage dans le projet du CNB avec la collaboration qualifiante pour une période d'un an.

L'objectif est évidemment louable et je le partage. Je pense notamment qu'il faudrait davantage développer l'alternance, sur le modèle de l'apprentissage. En revanche, il ne faudrait pas que cela nourrisse le sentiment que les écoles de formation ne servent à rien. Les écoles ont beaucoup à apporter, tant pour donner les compétences spécifiques à l'exercice du métier d'avocat, que pour donner les compétences extra-juridiques nécessaires à l'exercice de la profession. Aux écoles donc de prouver leur utilité, sinon le mouvement naturel sera finalement de les supprimer.

Êtes-vous en relation avec les directeurs des autres écoles de formation ?

Il y a des liens entre les directeurs des écoles de formation qui ont vocation à être renforcés. L'école des barreaux du ressort de la cour d'appel de Paris s'était un peu mise en marge. Il faut qu'elle réintègre le concert des écoles et qu'elle s'associe à des réflexions et à des actions communes. L'EFB ne peut pas s'inscrire dans ce regrettable schéma de « Paris contre le reste du monde ». Ce qui est nécessaire dans l'expression collective de la profession doit l'être aussi au stade des écoles de formation. Nous devons développer un certain nombre de choses en commun. J'attache beaucoup d'importance à ce dialogue avec mes homologues.

La nouvelle métropole du Grand Paris, quelle qu'elle soit, aura-t-elle une incidence sur le ressort de la Cour d'appel de Paris ?

En région parisienne, la situation est déjà particulière. Nous avons deux cours d'appel, Versailles et Paris. Il existe une disparité importante du nombre d'élèves-avocats entre ces deux ressorts. Nous en avons 1 600, eux 250 cette année. Nous ne cherchons pas à accentuer cette disparité et à aspirer les effectifs de l'Hedac, au contraire. Nous avons déjà bien assez de candidats avec les IEJ du ressort.

L'autre question qui se pose est la création d'une école nationale. Je ne sais pas quelle est la position de Christiane Féral-Schuhl sur ce dossier. Les notaires ont mis en chantier une réforme pour créer un centre national de formation, avec naturellement des antennes satellites. Nous pourrions peut-être trouver là une voie d'une répartition plus harmonieuse en moyens et en effectifs. En termes d'adaptation pédagogique, j'irais beaucoup plus vite avec 800 élèves avocats qu'avec les 1 600 actuels. Pour améliorer l'enseignement à travers un cadre commun, il faut absolument réduire le contingent, donc aiguiller les élèves-avocats vers d'autres écoles. Les écoles pourraient par ailleurs être le reflet d'une ou plusieurs spécialisations – qui ont le vent en poupe actuellement –, contribuant ainsi à une gestion des flux plus harmonieuse.

Revenons vers l'entreprise. Quelles sont les initiatives que vous souhaitez mettre en place avec les directions juridiques ?

Sur ce point, on peut remarquer qu'un certain nombre d'avocats, une fois le Capa passé, partent directement dans les directions juridiques. Nous formons ainsi partiellement les juristes d'entreprise. Schématiquement, en l'état, ce sont les barreaux qui financent et les directions juridiques qui profitent. Nous allons donc les consulter afin qu'ils prennent part à la formation à l'EFB. Leur participation pourrait prendre plusieurs formes. Je crois que les juristes d'entreprise ont beaucoup à apporter dans la formation des élèves-avocats et dans la formation continue, à la fois sur le plan juridique et sur le plan de la connaissance des clients. Les partenariats peuvent donc être nombreux, notamment via des apports croisés de compétences et de formateurs. Nous pourrions également organiser ensemble tout ou partie d'un campus avocats – juristes d'entreprise. J'aimerais que les directions juridiques s'impliquent davantage dans l'école.

Avez-vous des nouveautés à annoncer ?

Oui, nous allons notamment développer le Lab, à travers lequel les élèves-avocats travailleront en groupes sur des projets concrets, coachés par des professionnels, dans des domaines comme le numérique, la solidarité, l'offre commerciale. Nous allons lancer un prix du meilleur projet pour dynamiser ce Lab.




MSM REDACTION
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